Tourner dans Tokyo

Rien ne se perdra, il n’y aura pas de traduction.

Tokyo.

L’insondable variété du défilement gastronomique laisse pantois, hésitant. Indécis.

Cet idéogramme veut-il dire « alevin d’anguille vivant » ou « poulet grillé » ? Et ce poisson-lune en enseigne, augure-t-il d’un fugu à frissonner, d’un magasin de luminaire ou d’un tailleur pour femme enceinte ?

Alors, marcher.

Marcher jusqu’à tomber plusieurs fois sur le même endroit. Le domestiquer. Inspecter les dîneurs qui en sortent – ont-ils l’air repus ? contents ? déçus ? – attraper en se haussant sur la pointe des pieds, un geste du cuisinier, un aperçu des tables ou comptoir. Essayer de deviner.

Marcher encore, tenter un autre. Attendre de lâcher prise pour entrer sans savoir.

Pourtant, tout est bon. A Tokyo, toute expérience gastronomique est intéressante, très peu sont décevantes, beaucoup sont des révélations.

Mais il faut entrer et lâcher prise. Ne pas savoir quoi commander. Quoi choisir. Se laisser faire par un serveur qui hésite, par un chef qui ne l’entend pas toujours de la bonne oreille.

Espérer le menu en anglais – de plus en plus fréquent. Faire facile: la photo du bol de Ramen, le plateau tournant, le distributeur de ticket-ration, les plats en vitrine. Le buffet.

Facile, mais frustrant. On voit tellement de japonais heureux dans les vrais restaurants. Parler, rire, boire, s’amuser. Se régaler.

Aucune facilité n’intéresse autant que la vraie découverte. Celle du micro-restaurant de quartier dans la petite rue qui mène à la station Komaba Todai Mae, avec son poisson en enseigne – mangera-t-on un sushi ? Un sashimi ? Et qui refuse, malgré le passage quotidien, de se livrer.

Un soir, cependant. La porte est franchie. Nous sommes accueillis. Guidés avec un grand sourire et forces Hai ! et Dozo.

Se laisser mener. S’asseoir. Balbutier deux ou trois mots vaguement connus, et attendre.

Espérer.

Et recevoir.

Toro magnifique. Soupe miso fantastique. Ebi tempura cristalline et croquante. De très belles choses, en petites portions, défilé gourmand qui repose, sûrement, de la longue marche. Des attentes, des essais non transformés. Des refus devant l’obstacle de la langue.

Au fur et à mesure que le repas progresse, l’inquiétude disparaît. La satiété détend. Les sourires se font plus sincères, moins crispés, moins conventionnels. Les mots réapparaissent.

On se comprendrait presque.

L’heure du thé hojicha est là pour sceller notre communion.

Arigato gozaimashita !

Lorsque nous partons, le repas se prolonge. Jusque dans la rue.

Arigato gozaimashita…

Se retourner une dernière fois, agiter la main vers le couple hospitalier. Fier de son accueil comme nous, heureux d’avoir franchi le pas.

Vraiment, il faut qu’une porte soit poussée !

 

 

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