Le mollet du banlieusard

Le parisien n’habite que très rarement à plus de 3 minutes d’une boulangerie.

Le dimanche matin, ou le férié, ou même le jour de semaine qui lui plaît, le parisien enfile son jogging, ses claquettes, sa casquette et va chercher des croissants. A peine a-t-il franchi la porte de son immeuble qu’il est, déjà, arrivé. Ses croissants achetés, il rentre chez lui, le gras du beurre trouvant tout juste le temps d’adoucir la pulpe de ses phalanges, et le voici à table !

Le banlieusard, lui, est d’une autre trempe. Plus courageuse. plus aventureuse aussi. Qui n’a pas peur de l’effort. Son corps est sculpté par l’activité physique, tendu dans la longue marche matinale, à la recherche du croissant perdu.

Il faut prévoir. Prendre son temps. S’équiper, parfois, selon la météo. Chaussures en cuir, à tige montante, à semelle épaisse, résistant à l’asphalte et aux ornières, confortables et durables. Veste imperméable, un grain est si vite arrivé. Un sifflet de sécurité, lorsqu’on se perd entre les pavillons monotones, au pied des tours. Un pantalon ajusté pour éviter les frottements intempestifs, source de rougeurs et ampoules à l’entrejambe.

Le banlieusard va chercher ses croissants en mode expédition.

Bien sûr, nous sommes en France : on en trouve, des croissants. Presque partout. Parfois, il n’est même pas nécessaire de prendre la voiture, le métro ou son vélo. Mais il faut trouver le bon. Celui dont le feuilletage glisse de beurre, celui dont les cornes croquent sous la dent, dont le corps se révèle lentement, à petits coups de langue, gestes câlins des doigts, ses feuilles comme les multiples jupons d’une amante alléchante.

Et la route qui mène au croissant Graalesque est souvent longue, parfois difficile. Toujours semée d’embûches.

Une voie ferrée à franchir. Un centre commercial à contourner. Un parc, ravissant, mais si long, si vert, à traverser. Des rangées de maisons, d’immeubles, de cités, bordées de trottoirs sans animation. Quelques voitures, quelques chiens promenés, quelques joggeurs (le dimanche, le férié); des files de voitures, d’enfants amenés à l’école, de parents au téléphone, de bus, de vélos (la semaine); marée basse ou marée haute d’un océan humain dont les vagues nous surfent jusqu’à La Boulangerie.

Ainsi, le banlieusard acquiert le goût de l’effort. Ses mollets se musclent, sa taille s’affine, ses cuisses le portent haut.

Il devient fidèle, aussi. Alors que son compagnon d’outre-périph’ change de boulangerie comme de chemise, au gré des ouvertures nouvelles, des compétitions permanentes pour détourner le chaland, des surenchères gustatives et tendancieuses, le banlieusard ne déroge pas. Une fois trouvés les croissants à son goût, il compte sur eux. Et eux, sur lui.

Savoir qu’on peut, sûrement, lentement, aller au bout de son chemin de croi(ssant) trouver son bonheur, le ramener chez soi, partager avec les siens : une telle certitude s’ancre dans le corps, le dessine dans un anatomique destin, l’épreuve constructive du quotidien.

Façonné, pétri, sculpté sur ses trottoirs, le mollet du banlieusard est, à l’image de son mental, ferme, fidèle et fiable.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s