Le spaghetti tour

Dans la terminologie moqueuse des guides de haute montagne, le spaghetti tour occupe une place à part.

Et dans ma psyché, de même.

Le spaghetti tour, en dehors de toute connotation péjorative, permet de concilier les plus beaux panoramas des Alpes avec la meilleure pasta des refuges italiens, mêlant avec talent et harmonie les compositions montagnardes et culinaires.

Comparer la beauté du Castor à celle de Pollux, prélude à l’ardeur de la putanesca ou la fraîcheur d’all’aglio olio e peperoncino ;  s’élever loin au-dessus de la terre lors de la longue, belle et vertigineuse traversée du Lyskam, puis s’en revenir dévorer les spaghetti all ragù ; prendre une charge de papardelle ai funghi porcini avant de s’engager, courageusement, dans la longue après-midi de retour entre le refuge Quintino Sella et celui des guides du Val d’Ayas.

Le cycle du marcheur/montagnard/gourmand surprend. Désarçonne, parfois. Peut faire rire aussi.

Pourquoi se fatiguer pour ensuite aller se restaurer ? Pourquoi prendre des risques pour ensuite se retrouver bien au chaud ? Qu’est-ce que ce besoin d’alterner tranquillité et action, calme et tension, ascèse et gourmandise ?

Lors des premiers pas sur le glacier en montant du refuge Citta di Mantova, la question me taraude.

Debout à 4h parti à 5h, le pas lent dans les rochers à la frontale, puis les crampons, l’encordement, les premières crevasses.

Dans le noir évanescent, le bleu rosissant, en plein sommeil.

Le corps encore endormi, les muscles lâches, je chemine sans en avoir vraiment conscience. Le vrai voyage commencera plus tard.

Les premières pentes sont raides, toujours une surprise de devoir lutter pour s’élever. Raides mais brèves, et me déposent bientôt sur l’arête.

Le long cheminement qui commence maintenant est une pure splendeur montagnarde. Fil aérien, voltige facile mais vertigineuse, impressionnante. Longues parois verticales qui dévalent mille mètres jusqu’à la vallée, enchevêtrement de rochers saillants sous la neige qui offrent des prises secourables. Passages en équilibre aux quelques pas excitants de peur.

Une pure splendeur.

Avant cette aventure (chacun son Everest…),  l’estomac est noué, l’esprit est concentré. La nuit a été entrecoupée d’éveils, de frissons, de chaud et froid, de ronflements, d’alpinistes plus matinaux. Pas une vraie nuit, mais déjà un vrai voyage.

Le petit déjeuner.

Rien ne passe, du thé sucré et une bouchée de pain, histoire de dire.

L’estomac, disais-je.

Là-haut, la faim n’existe pas. La vue nourrit, l’air comble, l’esprit domine. Les muscles au service de la beauté puisent dans les réserves, se gavent d’oxygène, n’ont jamais faim ni froid.

Là-haut, à cheval sur la belle arête, l’estomac s’efface. Il se manifestera plus tard, après la redescente. Car ici, tout de suite, le plaisir pris à s’inscrire dans les éléments, au carrefour de la terre et de l’air, le plaisir de se voir petit mais central dans un univers à l’impressionnante étendue, aux trois réelles dimensions qui s’étendent dans toute direction, moi formant le noyau d’une infinie extension Vitruvienne, ce plaisir condamne la gourmandise à rester cachée au fond de sa tanière.

Attendant son tour, patiemment, sachant que certaines ivresses, certaines altérations de l’esprit sont sans rivales.

Il sera bien temps tout à l’heure de dévorer la pasta comme si sa vie en dépendait…

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