La deuxième côte

Lorsqu’on flâne sur la plage, à rôtir, à sécher, à sentir le soleil enrober, on les voit.

Parfois en nageant, même, en tournant la tête pour respirer ou en faisant la planche, on les aperçoit.

Des moulins, il y en a partout sur les crêtes d’A… Et les cinq moulins de M… posés en rang sur la plus haute crête, dominant la baie, un groupe de deux suivi d’un groupe de trois à quelques dizaines de mètres, on ne peut pas les rater.

D’en bas on dirait des champignons, des fûts, on ne sait pas vraiment. Seule l’histoire locale nous indique que ce sont des moulins.

Qu’ils en furent…

Au temps où le grain était abondant, où les cultures en terrasses couvraient l’île, au temps où les habitants nombreux et industrieux s’affairaient à optimiser les ressources, les moulins de  M… avaient fort à moudre.

Maintenant, redevenus pierres inertes, ils sont buts de balade pour touristes désireux d’échapper aux effets lipophiles de la glace sur la plage, du gyros apéritif, des mojitos sous-taxés ; ou simplement, soucieux de sentir leur corps se mouvoir avant de mieux s’avachir, encore.

Partant de la baie, il faut monter tranquillement à L… par le grand chemin dallé, se perdre dans un tout petit dédale de ruelles entre les maisons, puis monter.

Suivre le panneau 5, hésiter quelque peu, et monter. Raide dans la pente.

Raide, raide.

Ou alors, boucler largement pour adoucir la pente. Longer les pâture des ânes, traverser un hameau en ruine, jusqu’à retrouver le vrai chemin des moulins.

Au-dessus du village on peut se perdre – alors que tout est visible, accessible, ouvert… on peut se perdre dans les chemins de chèvres, entre les murs qui bordent les séparations anciennes et désaffectées des cultures en terrasse, et qui persistent, longtemps après que les cultures ont disparu, à partitionner la montagne.

On voit l’objectif, mais sans trouver l’accès, hésitant entre une montée tout droit qui arrivera, c’est sûr, mais la pente est escarpée et les rochers, branlants ; et la facilité, suivre ce qui semble être un chemin, ce que l’on croit nous amener à bon port, cette trace sur le sol qui a l’air de convenir – souvent, rien qu’un emprunt fait par les chèvres à la montagne.

Alors, on hésite, et les moulins, si proches s’éloignent.

La première fois le soleil se couchait trop vite. Inquiet de redescendre dans le noir, j’ai fait demi-tour à quelques centaines (?) de mètres.

La seconde fois, deux ans plus tard, j’ai atteint le pied de la pente sommitale – un petit raidillon, certes sans difficulté, mais tout est relatif, et à la mer, on ne se sent pas aspiré vers le haut comme à la montagne. On doit, plutôt, lutter contre toutes sortes de torpeur, aisance, tentation, faiblesse, qui nous collent au bas.

Tant mieux – il fallait faire durer le plaisir.

Après deux tentatives infructueuses, la troisième, jour de grand vent, sera la bonne.

Un peu d’amour-propre, tout de même !

J’aurais difficilement pu choisir un pire moment pour aller toucher les moulins du bout de la tong : le meltemi s’est levé l’avant-veille, a forci la veille et domine maintenant.

Et les moulins, c’est connu, aiment le vent.

Et réciproquement.

Alors que nous sommes bien engagés et que l’objectif se précise franchement – plus d’hésitation cette fois, je pense avoir trouvé le bon chemin – nous sentons le vent. De plus en plus fort à mesure que nous montons dans la pente, approchons de la crête, nous dégageons de toute protection, de tout relief, de tout obstacle.

Quelques dizaines de mètres plus haut, les moulins.

Le pas se fait difficile, nous sommes courbés, recroquevillés, les yeux baissés, les épaules refermées, nous avançons, encore vingt mètres – et le vent devient irrésistible. Nous ne comprenons pas ce qui se passe, un phénomène étrange, surprenant, extrêmement violent.

Simple effet Venturi, tente le scientifique qui somnole encore en moi… mais, pas le temps de réfléchir, il faut avancer ! Le front presque posé sur les genoux – à tester : la sensation d’équilibre alors que l’on fait un angle de 30° avec la verticale – jusqu’au mur de la première ruine. Le toucher. S’y coller.

S’accrocher.

S’ancrer sur les vieilles pierres.

Faire le tour du moulin pour se mettre à l’abri, du côté où le vent ne souffle pas.

Rire, de se voir. Les cheveux enfuis de l’un, le T-shirt volant de l’autre, la grimace de souffrance.

Le bruit, les sifflements. Assourdissants. Les paroles muettes.

Nous ne nous entendons pas.

Au-dessus de nos têtes, des oiseaux jouent, à contre-courant, se laissant brutalement emporter avant de se stabiliser.

Allons, ce n’est qu’un peu de vent !

Assis contre le mur, nous voyons la mer des deux côtés, la baie d’E… et la côte sauvage.

La vue est sublime.

Le vent, irrésistible.

Nous voilà prêts à redescendre pour aller chez Nikos (La première côte, vous vous souvenez ?). Poussés par le vent de dos, aidés par les forts jolis cairns que j’avais évidemment ratés à l’aller, nous retrouvons en quelques minutes l’abri du chemin du bas, les murets, les ânes, les chèvres, les hameaux.

Le vent a disparu. Aucun arbre pour nous montrer qu’il souffle encore, là-haut. Aucun indice de notre montée ardue.

Seules traces : sur la peau, le collant de la sueur séchée, sur la tête, les cheveux en vrac ; dans notre posture, la mémoire de la lutte – biaisée et sans danger, certes, mais lutte quand même – des derniers mètres gagnés contre la pente et le vent de face.

Au fait, pourquoi les moulins sont-ils installés là-haut ?

Maintenant, je m’en doute.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s