La bière thérapeutique

Dans les communautés des sports de plein air et d’endurance, une évidence s’est imposée : la bière est bonne pour la santé.

Les sels minéraux favorisent la récupération, disent certains.

L’ivresse légère détend les muscles et permet de se reposer, disent d’autres.

Elle goûte bien et décrasse la bouche, disent les plus directs.

Bière sans alcool parfois, avec en général, elle est devenue la boisson favorite des coureurs de longue distance, des skieurs de randonnée et autres alpinistes.

2012. Course des templiers, à Millau. 72 km, 3300 m D+ (dénivelé positif).

Le départ est frais, nocturne et enthousiasmant. Une masse de fidèles prêts à en découdre, nous sommes tous harnachés, coupe-vent et sac à dos, baskets à crampons et barres dans les poches.

Sifflet, téléphone, couverture de survie.

Et c’est parti.

Après une courte et raide montée, nous nous amusons : un beau trail en forêt et balcons de 20 km environ, sur le plateau du Causse noir. Suivi d’une magnifique descente sportive, très « skiable », où le lapinning (merci Alber !) fait des merveilles : sauter d’un rocher à une motte de terre, d’un caillou à une racine, éviter les entorses avec aisance et fermeté. Content, en forme, je file en bas. Jusqu’au creux, et la rivière.

Je continue, gonflé à bloc. La suite se présente bien, elle aussi. Bon sentier longeant la rivière, plat, facile, à l’ombre.

Ensuite, une longue remontée.

Arrivé au ravitaillement, la journée me paraît belle : 40 km, mi-parcours dépassée, 5h30, tout va bien !

A se demander, ces Templiers, ce qu’ils ont fait pour mériter leur nom ! Rien d’héroïque, pour l’instant.

Jusqu’à présent, les ravitaillements ont été standard, fruits, sucres, barres et eau. Et mon énergie en réserve ne fait pas défaut.

Et puis voilà.

Voilà qu’il faut monter. Monter sans cesse, sans fin, sans espoir.

D’un coup, sans force.

Le passage du Larzac est redoutable, il ne fait que monter, raide et étroit, des chemins où je marche, à peine, je marchotte, je me traîne, poussif, sans joie, sans rien que l’envie mécanique d’avancer.

Et, j’avoue, de finir.

Les montées sont longues, des heures et des heures, mon temps honorable de la première moitié s’égrène sans espoir (je mettrai bien plus de temps pour cette seconde partie plus courte).

Les jambes, les yeux, les joues se creusent. Le souffle reste constant, mais plus faible.

Et j’ai faim !

De petits groupes en petits groupes, on se soutient, moralement, parfois physiquement, mais cette course est solitaire – mon partenaire m’a dit de partir devant, lui qui était irrésistible avant n’a plus vingt ans – et je reste souvent seul sur le sentier. A me demander quand, où et comment cela finira-t-il.

Fini, le beau paysage, fini, l’engouement du début. Finie… la course ?

Non, pas encore.

Sept heures plus tard, j’arrive au dernier ravitaillement, après la fameuse grotte dite « du hibou ».

Et là, c’est du sérieux : soupe chaude, salée, des crackers.

Et surtout, de la bière !

Régénératrice boisson, sans alcool cette fois mais l’impression y est : l’amertume qui réveille, les bulles qui décrassent, le sel et le sucre qui descendent et réparent.

Assis, je finis mon bol et ma canette, l’apéro impromptu et inattendu me ravit.

Alors bien sûr, le plus dur était fait -il me reste 6km en descente, de quoi me faire plaisir et arriver fringant pour franchir en courant la baudruche terminale – mais cette bière m’a sauvé la mise. Elle m’a remis debout, m’a détendu, a fait disparaître les sensations négatives, les inquiétudes, les tensions. Son petit coup de fouet, pas trop violent, pas assommant, juste bien comme il faut, son tourbillon intérieur, son massage des cuisses, sont parfaits pour repartir. D’attaque. Ne sentant plus la difficulté. L’esprit reprenant le dessus, ne se laissant plus défaire par l’effort.

Car pour moi, là-bas, il ne s’agissait pas de performer. Simplement, d’arriver. Lorsque les endorphines ont vécu, le corps exige un succédané.

La course d’endurance fait de moi un doux alcoolique qui a besoin de sa dose houblonneuse pour se sentir à l’aise.

Comme, parfois, l’effort lui-même sert de simple prétexte à une meilleure beuverie.

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