Ra, Ra, Raspoutine !

Le pont de l’Alma est un bel ouvrage d’art, simple, large et stratégique, posé sur la Seine pour relier deux arrondissements chics et chers qui se font face.

Refait en 1970 à l’image de l’industrie lourde de l’époque, il évoque, par son côté solide et fonctionnel doublé d’une certaine élégance, la démesure rationnelle des états tout-puissants, la certitude matériellement assise de l’Occident. Bateau, avion, pont, métal, argent, tous outils de franchissement à notre disposition.

En temps normal, sa traversée ne prend qu’une petite minute -mais bien plus si l’on s’arrête admirer le panorama : lorsqu’on revient rive gauche et que l’on se tourne vers la droite, on voit, principalement, la tour Eiffel pointer. Vers la gauche, une succession de monuments : Petit et Grand palais, Louvre et Invalides, Notre Dame.

Aux pieds, la Seine.

En journée, un pont est fait pour être traversé, pas habité. Et si l’on a pris suffisamment d’élan en descendant l’avenue Georges V, on peut le franchir, ce pont, sans même s’en rendre compte. Emporté par la vague des passants, le flot des voitures, les pensées qui trottent.

La nuit, c’est différent.

Le temps arrêté, les reflets de l’eau noire sur le tablier vert en métal évoquent des poissons mécaniques, habitants d’une mer peuplée en profondeur par Jules Verne, qui donne envie de plonger en habit plombé.

A deux heures en ce vendredi soir/samedi matin, vu depuis l’avenue Georges V, le pont s’offre à mes yeux éblouis comme une infinie passerelle vers l’au-delà. Un passage incertain et bombé qui me fait vaciller, et attraper l’épaule de mon frère, situé de l’autre côté d’un vieil homme hilare à la petite moustache dictatoriale.

Mon grand-père Abram.

Qui avance lentement, chaque pas ponctué d’un éclat de rire. D’un gloussement. D’une blague.

Nos pas sont précautionneux, nos voix portent dans la nuit noire, nos rires couvrent aisément les rares bruits de la ville. Le nuage de nos haleines embuées nous protège du monde extérieur en diffusant largement des vapeurs à forte teneur en alcool de grain.

Reprenons.

Comment suis-je arrivé là ?

Au départ, il a fallu un léger malentendu.

Pour fêter l’anniversaire de mariage de mes grands-parents, une idée sympathique avait germé dans l’esprit naïf de leurs enfants : les emmener dans un restaurant russe, pour leur faire retrouver des racines enfouies depuis longtemps dans le permafrost soviétique.

Une charmante idée. Qui leur fit choisir comme restaurant russe, le Raspoutine.

Pour cette majorité d’abstinents invétérés qui limitaient leur consommation d’alcool aux occasions obligatoires et à la portion congrue, Raspoutine n’était qu’un restaurant comme un autre. Mais pour moi, pour mon frère – et quelques autres que je ne nommerai pas – l’occasion était trop belle pour ne pas la saisir.

Car plus qu’un restaurant, Raspoutine, près de la place de l’Etoile, est le parfait repaire de frasques moscovites expatriées, chansons nostalgiques entonnées de voix de stentors, fantasmes de caviar à la petite cuillère, chachlik flamboyant à la caucasienne; et, surtout, de vodka !

Vodka, si on l’ignore, est un diminutif en russe – diminutif de voda qui veut dire : eau.

J’en vois qui ricanent.

Alors j’insiste : vodka, c’est la petite eau. Petite comme : sans danger. Inoffensive. Gentille.

Bénéfique, même.

Nous avions formé une belle tablée d’une quinzaine, les flacons défilaient, et nous étions quelques uns à les vider avec enthousiasme; fiers, nous autres russophones ou assimilés, d’avoir décrypté le sens caché de cette vodka. Et de l’avoir, ainsi, neutralisée.

Mon grand-père, mon frère et moi (et d’autres que je ne nommerai toujours pas) avions unilatéralement décidé de passer outre aux recommandations de rigueur, déjà à l’époque : ne pas dépasser la dose prescrite. Boire ou conduire, il faut choisir. A consommer avec modération.

Nous étions majeurs, en bonne santé, à 20 mn à pied de la maison. Avec tout le temps devant nous.

Alors, nous avons fait les russes : boire, rire, chanter avec les musiciens; rire, se raconter de belles histoires du passé; pleurer de joie, boire, rire, pleurer, s’emmêler les pinceaux. Evoquer l’Europe, la banlieue, l’épicerie; Igny, le cerisier, les clafoutis.

Parfois, entendre évoquer l’avant-guerre; boire, manger un peu.

Boire, choquer nos verres.

Za zdorovié !

Et je dirais même plus :

Za zdorovié, korovié !

Bon, j’arrête là, cela pourrait devenir fastidieux – ce ne l’était pas pour nous, en tout cas !

Et ainsi, jusqu’à la fermeture.

Passé 2h du matin, même les russes les plus fidèles ont parfois envie de remballer leurs brochettes, leurs bottes en cuir et chapkas en peau de loup, et aller se coucher.

Nous avions, à regret, fini par quitter ce magnifique cabaret dont je n’aurais jamais imaginé mes parents capables. Pour nous retrouver, doucement, sur le chemin du retour.

Après quelques mètres à descendre ensemble l’avenue désertée, mon grand-père s’était fait embarquer de force dans la voiture d’une de ses petites-filles, le plus loin possible du volant, dans l’espoir qu’il se plonge dans des rêves futiles et gais comme l’étaient ses rires et gloussements continus.

D’autres, avaient tenu à prendre des taxis.

Et c’est ainsi que je me retrouve à finir seul avec mon frère la descente de l’avenue, et arriver sur le pont. Tentant avec peine de tenir un cap pourtant bien marqué par la rampe, essayant de ne pas glisser. Sans arrêter de rire.

La traversée dure longtemps, empêtrés que nous sommes, enchevêtrés l’un dans l’autre. Respirant à pleins poumons ivres, sentant le frais vent de la ville remarquablement pur à cette heure isolée.

Les bruits de l’eau en dessous évoquent des bateliers, passages sans fin, périples, tous les voyages invraisemblables de mon grand-père, homme remarquable de résistance, de résilience, de patience. Et toujours une lueur malicieuse dans le regard.

Pourquoi cela m’avait-il étonné, de le voir joyeusement ivre en pleine rue à 2h du matin ? Après tout, il me faisait bien fumer ses cigarettes quand j’avais à peine huit ans.

Sur le pont de l’Alma, je goûte un rare moment d’intimité familiale, sans gêne ni entrave, sans regard péjoratif ou jugement hâtif. Souvenir unique d’une belle virée facilitée par l’occasion, la compagnie, l’endroit, et la vodka.

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