Point de vue, point de salut

Le Grec est pétri de qualités.

Non content d’avoir inventé la science, la philosophie, la boughaïtsa et l’architecture, il a toujours pratiqué une hospitalité légendaire et pourtant bien réelle, qui enchante le visiteur d’hier comme d’aujourd’hui. Hospitalité conduisant le monde moderne aux excès touristiques que l’on connaît, jusqu’à présenter parfois le caractère déroutant des jeux de la minorité dans lesquels, pour gagner, il faut choisir le côté du moins nombreux, mais pourquoi ferait-on cela puisque tout le monde se rend là où c’est bien… ?

Choix difficile, s’il n’a rien de tragique.

Bref.

Il y a en Grèce un tourisme inéluctable.

Mais le Grec est avisé. Lorsqu’il aperçoit dans son paysage un point de vue qui lui paraît suffisamment intéressant, spectaculaire et inaccessible, il n’hésite pas. Là où d’autres construirait une LZ pour friqués paresseux, un chemin en béton avec main courante et parapet pour tourisme de masse, voire, un train à crémaillère trouant le rocher pour bourgeoisie solidement aventureuse, le Grec, lui, décide de consacrer le lieu.

Armé de sa foi, de son courage, de quelques bons ânes et bonnes âmes, il monte, là-haut sur la montagne, tout au bord du précipice, et construit. Pas un hôtel avec spa et disco pour bruyants conquérants de leur inutilité, pas une villa prétentieuse avec piscine pour débordements extasiés, pas une prison de cristal dont aucun comte ne s’échapperait jamais.

Non.

Il érige un modeste et lumineux hommage à son créateur pour le remercier d’être à l’origine de ce monde d’une vaste beauté.

En toute sublimité.

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Ensuite, dans sa chapelle ou son petit monastère, il convie un ermite, quelques moines, deux ou trois familiers, et la fête commence. Une fête silencieuse, respectueuse, qui commence par la confection collective d’un simple repas, au bord de l’abîme. Dans une amphore sauvée d’un naufrage Ulyssien, il concocte une élémentaire soupe d’eau de mer parfumée aux herbes de la colline, agrémentée du jus de quelques olives des montagnes avoisinantes.

Et surtout, il inspire.

Le vent inaliénable le renverse ? Il s’accroche aux bords de l’amphore, se positionne contre Eole, offrant son corps large en pâture à l’éther.

Et expire.

Le souffle nourrit le corps, l’esprit, embrume les sens, déclenche l’ivresse. A tellement respirer, le Grec s’envolerait de son toit pour un voyage ultime, un plongeon magnifique, un vol qui serait, qui sait ? somptueux. Déployant des ailes d’Icare, il irait là où le vent l’emporte, si haut, si loin… le temps de la chute est infiniment long, ne se sentirait pas tomber, rêverait de survoler, se fondre finalement dans le bleu profond en effleurant tout d’abord le plus clair.

Sans vertige et sans peur.

Lors de courtes accalmies du souffle céleste, quelques sons montent de la terre, si basse,  si lointaine, de petits cris légèrement plaintifs emmenés par les tourbillons, qui retiennent, qui rassurent les pieds dans leurs positions, apaisent les envies de battements des bras.

Rendent terrestre.

Le vent reprend, la mer attire, le ciel exulte.

Le vent se calme, les bruits appellent, la vie s’impose.

Le vent.

La vue.

La terre.

Les bruits…

Les chèvres.

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Gardiennes élégantes et tranquilles de l’accès à la divine demeure, elles accompagnent avec grâce, petits pas et bêlements parfois craintifs, parfois mélodieux, toujours délicats, le voyageur qui s’arrête dans le temple à la beauté absolue. Lui rappelant juste à temps que la vie n’est pas ailleurs.

 

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