Le Starbucks de Kitano

La ville de Kobe est une bande de terre populaire et vivante insérée entre la baie d’Osaka et la chaînette de montagne qui culmine au mont Rokko.

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Entre ces deux extrêmes naturels : du monde, du monde, du monde accumulé autour de la gare de Sannomiya, quartier central enfumé dès le matin, saturé des odeurs de grillades qui renforcent sans répit la réputation de Kobe et son bœuf éponyme.

Après 48h à regarder rôtir en basse terre, l’envie me saisit de m’extirper de ce teppanyaki géant. Monter, comme les chèvres ou les chats, guidé par la vue du vert. Fuir la mer, explorer là-haut. Sentir le végétal et le minéral.

C’est décidé : ce matin, je grimpe.

Passée une grande avenue, de petites rues en pente raide se dirigent droit vers les monts que l’on devine, la cascade qu’on entend presque, le parc floral que l’on sait. Les rocs, déjà, sont là. A portée de main. Ponctuant le vert, le ciel un peu triste du Japon, sa teinture grise d’humidité qui se défait rarement. Ouvrant sur le sentier bétonné qui monte jusqu’au lac artificiel, dans une drôle d’humanité de nature.

Mais avant, il faut traverser Kitano et ses surprises offertes au promeneur.

Kitano. Quartier européen, quartier colonial, quartier étranger… On ne sait pas bien qualifier ce cameo architectural d’un occident invité-surprise, hérésie japonaise, succession de massives demeures peu traditionnelles, de bâtisses cultuelles totalement improbables. Tanguant de la mosquée de Kobe à la jewish community of Kansaï, entre église catholique et temple Jaïn, on rebondit contre les murs impressionnants de la maison allemande ou du chalet suisse, jusqu’à tomber en totale perplexité face aux rapins montmartrois exilés dans le jardin Higashi et le musée juste en face.

Trop de diversité – ce n’est plus le Japon ! Plutôt, un rare et bizarre pâté de maisons étrangères regroupées en bastion, carré fortifié surplombant la piétaille, forteresse consolidée d’accords insolites, toutes obédiences unies dans leur commune différence. Résidences, cottages, demeures et histoire, marchands européens, colons et comptoirs, colonnes et puissances… « Bla, bla, bla » me serinent ces pierres imitatives, massives et sans grâce, cloisons qui n’ont jamais vu le papier ni le bois léger, parquets privés de tatamis et souillés de chaussures, chambres assombries de vitraux et de velours. Aucune simplicité dans cette opulente carte postale d’une vie d’avant, quand le port de Kobe était le seul au Japon à recevoir le monde entier.

Au sein de cette singularité si peu nipponne, le double vitrage du Starbucks de Kitano finit d’achever l’Orient. Le laisse exsangue, pâle, éteint, livide comme son élégante et précise décoration de bois métal plantes et confort. Son anglais de rigueur, ses quelques clients, hommes et femmes toutes occidentales, toutes en shorts ou costume. Etrangeté locale d’un Japon où, d’habitude, le visiteur peut se perdre. Plonger. S’immerger. Ne rien comprendre. S’étonner de tout, arriver nulle part, ne présager de rien.

Mais pas ici. Non.

Au Starbucks de Kitano, on replonge dans l’universalité occidentalisée basique et anglophone qui violemment nivelle – même les serveurs parlent couramment anglais ! Alors que j’avais faim en entrant, je me retrouve vite dehors, la banalité réinventée m’a irrité, je reprends dans mon viseur la Kobe d’en bas : le peuple. La viande. Le port. Les filles. Dans un soudain dédain de la Kobe d’en haut. Le nez chatouillé des fumets carnivores, la faim installée, les derniers mètres de descente vite dévalés, je replonge dans le tourbillon.

Direction, les brochettes.

Dans le temple du boeuf j’ai commis en chemin une légère incartade, happé dans une succession de plats si petits si gourmands si peu chers qu’on en reprend sans compter, brochettes d’asperges vertes, champignons shitake, foies, coeurs et peau de poulet servies par paires cérémonieuses et lentes, une succession de goûts fins et forts à la fois, charbonnés mais discrètement, caramélisés sans trop de sucre. Petites dégustations qui ne se lassent pas de me nourrir, par touches, comme un maître revenant sans fin sur sa toile, apportées par un jeune serveur à la belle voix grave mais timide car en anglais – je l’entends parler avec le chef, en japonais, c’est une toute autre affaire – les brochettes dénudées se laissant tomber d’elles-mêmes en mikado facile autour de ma satiété, gommant la froideur d’en haut, la platitude occidentale, le goût rigide et finalement, assez bête, du Starbucks de Kitano.

Quelques bouchées plus loin, bien redescendu, je réintègre la frénésie urbaine, le monde activé, les cris et les souffles des voix de l’ici formant une barrière thérapeutique – en arrivant à l’hôtel j’ai retrouvé mon Japon.

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