Delhirant

Dieu est un fumeur de havanes, Gainsbourg, un fumeur de Gitanes. Moi, un fumeur en rémission. Les habitants de Delhi en novembre sont, eux, les fumeurs des camions, voitures, ordures, chauffages et cuisinières qui crachent dans leurs poumons, toute la journée, toute la nuit, leur essence de poison, encouragées par les feux agricoles qui encerclent la ville. Dans un cruel unisson à l’échelle de l’immensité indienne, la terre brûlée achève le nuage et les Delhiites avec, leurs rares masques dérisoires laissant passer les particules les plus nocives, entre l’oxygène, raréfié, l’azote, inutile et le gaz, carbonique.

Tous les ans, en novembre, Delhi suffoque. Et cette année, moi avec.

Piéton dans Delhi, en chemin vers l’université Jawaharlal Nehru, je rebondis. Roulé sans ménagement dans l’humaine démesure, bruyante et pestilentielle, je cours pour trouer le nuage de fumée qui m’entoure, nuage délétère à peine ponctué de regards rapides, sourcils noirs, dents blanches, yeux brillants, paroles rares. Le long d’autoroutes urbaines, le long de chantiers indéfinissables et interminables, je marche comme on s’enfuit.

Soudain, je tourne.

Fatigué du bruit, écœuré de l’odeur, les yeux et le nez épuisés du trafic, je prends, dans la direction générale qui me semble être la bonne, la première rue de moindre importance, et la suis sans autre but que de récupérer. Je retrouverai bien mon chemin quand il le faudra.

Vite, le calme s’installe. Les passants souriants, discutant, étonnés, affairés au milieu de la rue. Entre les quelques voitures ralenties, les auto(rickshaw)s slalomant, les vélos. Le bruit est tombé. L’âcreté, un peu. Reste – mais on est la nuit – la rémanence du nuage jaune orangé, et les petites aiguilles qui attisent le nez.

Au moins, l’autoroute et ses camions ont disparu.

Je continue.

Là-bas, plus au calme, la musique. Là-bas, les lumières. Une enceinte ouverte, des gens qui célèbrent, un mariage, une fête de famille. La musique se propage sans effort, les odeurs de fleurs tandis que je m’approche gagnent, un peu, du terrain. En passant devant l’entrée, j’aperçois des festivités, sens le rythme de la musique, oublie les vibrations néfastes du béton autoroutier.

Sans y penser, l’espace d’un instant, je respire.

Quelques pas plus tard, les chants retombent, le noir gagne. Le bruit de fond de la ville extrême est apaisé. L’odeur reste. Le nuage envahissant, tenace, accroché aux filtres de mes narines, s’insinue dans mes sinus, explorant mon cerveau, gazant mes pensées. Je n’y sens plus clair. Et lorsque j’aperçois, enfin, l’esprit altéré et la respiration timide, un parc qui émerge de la nuit, je crois bien reconnaître l’entrée du campus où je me rends pour dîner. Un îlot de végétation, un calme relatif, une enclave verte et tranquille, tel est le campus de l’université Jawaharlal Nehru, et c’est là que je vais. Je mets l’absence de reconnaissance sur mon impréparation, le fait que je n’y suis allé que de jour, jamais la nuit, et peut-être s’agit-il d’une entrée bien cachée ? D’un accès ignoré ? En tout cas, je veux ce vert, cet air, ce calme. Et je le veux maintenant !

Pourtant, je sens confusément que j’abuse… comme me le dit une petit voix inquiète, une petite mais ferme voix qui me répète sans arrêt que je me trompe, que je m’égare, que je ne saurais y être. Et c’est vrai :  quelle chance inouïe, quel hasard trop positif, m’auraient convoyé justement là où je me rendais, alors que je navigue à la déboussole depuis que je suis parti de l’hôtel ? Non, ce parc, ces arbres, cette fraîcheur bienvenue, cette odeur verte et humide qui apaise un peu la fumée, ces sombres allées qui s’enfoncent, cette guérite même, avec son garde dans un uniforme que je n’identifie pas – ressemblent, certes, à celles que je connais, mais sans les être.

Je dois m’en assurer. Dans un dernier sursaut d’espoir, j’interroge le garde. Il m’explique, fort poliment, que je suis sur le campus de l’université de Delhi, et non de JNU. Je lui demande comment on s’y rend à pied. Là, il sourit. Mon compas m’a franchement planté, j’en aurais bien pour deux heures avant de compléter ce triangle presque plat dans l’immensité capitale. Non, non, pas à pied, Il faut prendre un auto, un taxi, un bus, voler un vélo.

Ou alors, rentrer. Et accepter que mon dîner de gala s’éloigne.

Et quel dîner !

Les minuscules aubergines frites entières à tremper dans une sauce tomate pimentée que j’ai déjà goûtées hier, et dont je raffole. Le curry dense et onctueux de choux-fleurs, pois chiches, céleri et carottes crémé et doucement épicé. Les plateaux chargés de galettes frites et naans cuits au four tandoor qui enchantent, rassurent et donnent du corps à la soirée. Les brochettes de viande hachée, d’agneau et de poulet au subtil goût de braise, uniformément rouges d’une marinade qui rappelle leur sanglante origine. Et, en préambule, la gorgée purificatrice d’une Kingfisher glacée.

J’en salive, j’en veux, j’y vais ! Après tout, je suis à peine à un coup de taxi d’un formidable gueuleton…

Et puis… J’hésite… Mais non ! Je n’irai pas.

Pas en taxi. Ma condition l’interdit.

Marcheur, je suis.

Abandonnant l’idée du dîner, je repars. Retrouvant mon chemin, la musique, les fleurs, le mariage, les discussions, les vélos dans la fin d’un joli moment de calme, puis tournant à droite dans l’autoroute encombrée que je longe, à pied, sans me plaindre, en bon Delhiite, les poumons tapissés, odorat émoussé, les sens éteints, devenu insensible à l’air néfaste.

Habitué.

Publié dans Inde.

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