Sushi de bimbo

Derrière son comptoir, le chef sushi est seul maître à bord. De ses mains expertes il façonne, tapote, colle forme et habille les bouchées que j’avalerai d’un gloups! ému et gourmand. Le chef sushi donne le bonheur, et reçoit commentaires élogieux et regards impressionnés, entre deux coups de langue déflorant ses créations avec ardeur, urgence et parfois circonspection.

Le chef sushi, à son bar, est la star. Il sait qu’une huître marinée tendue franchement de la main à la main ne s’engloutit pas de la même façon qu’un filet de poisson transparent délicatement alangui sur son prisme de verre, que le craquant de l’algue nori lorsqu’elle vient juste d’emballer est bien plus intéressant que sa mâche détrempée en rouleau trop makillé, que le sushi de daurade rouge flashé au chalumeau se doit d’être gobé tout juste brûlé, avant que la surface ne durcisse et perde le fondant de la flamme. Le chef sushi sait tout cela, il fait rire, fait jouir, vit une belle vie de partage, ravi de donner, et nous, de recevoir.

Alors, pourquoi, ce soir, lui trouver un oeil sombre ? Le regard noir ? Cette tristesse inéluctable que je devine soudain chez mon chef du restaurant Kuriyagawa, où je me délice, d’où vient-elle ?

Oui, Chef, que se passe-t-il ?

Bien sûr tu fais illusion, tu continues de servir ceux qui apprécient, de plaisanter avec ceux qui te comprennent, de faire rire ma voisine solitaire et bavarde qui vide un verre de vin par bouchée de poisson, tu continues d’être chef… mais depuis quelques minutes, le coeur n’y est plus, et moi, je le vois.

Et le pourquoi, aussi, se voit. Car à ton comptoir est venu s’installer un homme, un jovial bourgeois à la ronde soixantaine gavée de signes extérieurs de réussite. Dont l’un est sa compagne, une jeune femme (dix-neuf ans ? vingt ans ? vingt-trois ? …) qui scotchée sur son écran dénigre depuis son arrivée tes petites bouchées fantastiques.

Eh oui ! Cette adolescente à peine attardée, que fait-elle à ton bar, à part de la figuration ? Clairement, elle s’ennuie, pendant que son jovial satisfait se pavane, déguste et boit, te sollicite, ne la regarde pas, ne voit pas qu’elle ne voit pas ne mange pas ne boit pas. Ne vit pas avec toi.

De ses baguettes dédaigneuses elle pendouille un sashimi divin dont je lui volerais bien l’indifférence pour m’en faire une deuxième bouchée de plaisir – tes plats sont si courts ! De sa langue rentrée, de ses dents qu’elle n’use pas, elle méprise la crevette fantastique, ama-ebi au corps translucide de divination dont l’avenir se lit à travers la chair ; de sa cuillère qu’elle tapote au rythme niaiseux d’une vidéo de K-pop elle n’a l’usage non plus, délaissant ton dashi au miso doré bien foncé et petites coques tokyoïtes qui introduisent ton défilé.

De toi, elle n’a que faire.

Son dîner, c’est nier. Nier le plaisir, résister aux voix de joie et claquements de langue, être dans l’absence comme une épée suspendue au tranchant émoussé qui ne veut plus flatter. Elle lutte comme elle peut, ou ne sait pas qu’elle ne lutte plus, difficile de dire, elle lutte par défaut contre son exploitation cosmétique, banale dans ces bars à sushi de luxe où le fortuné vient l’afficher sans une pensée pour l’équilibre, le désir, le plaisir de partager.

A voir, ce couple attriste. Bedonnant solitaire aussi satisfait de lui qu’il n’inspire pas de désir, élégante ennuyée qui incarne, en japonais dans son texte silencieux, l’interrogation boudeuse d’un film de Godard, les meilleurs amis de diamants, l’éternel utilitarisme du sexe arrangeant. Oubliant le plaisir, oubliant toi, notre chef, te laissant dépérir, pourtant tu continues à rouler de tes mains habituées et rapides, petit coup de doigt pour incruster le wasabi, légère pression de main pour mouler le riz, rotation de la bouchée pour finaliser le poisson, mais pourquoi la perfection si la quête est vaine, entre celle qui s’ennuie et celui qui trouve tout bien tant il est content d’être vu ?

Alors, oui, Chef, tu fais ton travail, espères d’autres clients qui viendraient pour toi et pas par contrat, mais, ton coeur, où est-il ? Saura-t-il repartir malgré le désintérêt ?

Au moment de conclure, ta dernière réalisation me rassure, de fines couches de verts aquatiques et terrestres enroulant gingembre, petit poisson gris brillant, sésame explosif, une superposition de fraîcheurs créatives qui se croque, c’est rare, à ton bar. Rafraîchi impulsé je me lève en trois bouchées, laissant le couple finir, lui son saké, elle sa vidéo, et sors dans l’air frais porté par ton dernier goût, libérateur.

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