Prendre le temps, à Oued Laou

Oued Laou, la villégiature de Chefchaouen et Tétouan, est une version épurée, simplifiée à l’extrême de la station balnéaire. Antithèse d’une Mort à Venise, une Vie à la mer pleine d’énergie, de jeunesse, de vibrations. On y arrive en car, dans le soir. Puis à pied, dans le noir, dans les bruissements des hommes que l’on croise, par deux, par trois ou quatre, qui marchent, qui parlent, qui rient, leurs dents éclairant le chemin. Les hommes, pas les femmes. Dans le noir de la rue sans lumière nous marchons, un groupe mixte – et donc rare – d’étrangers cherchant leur domicile du soir, une maison encore en construction dans les rues sombres de Oued Laou. Le chemin se déroule, parallèle à la côte, une simple route en terre faisant office de rue principale, jusqu’à la maison, deux étages de béton ouverts au grand air, pas encore de toit, juste deux terrasses superposées sur lesquelles on étend des sacs de couchage, et c’est parti pour une drôle de nuit.

Au petit matin, le soleil me lève.

Le dos raide du sol dur se détend rapidement dans l’air doux, la fraîcheur du matin, la beauté du ciel à travers les piliers de la maison et les couleurs du levant. On se lève sans peine, heureux d’aller ensemble discutant de la mémoire de l’eau (car c’était ce temps-là)  prendre un café, un thé, un croissant, une cigarette matinale sur la place près de la mer.

Respirer, s’éveiller. Être bien d’être. Lorsque le soleil monte, aller vers la mer. Marcher le long de la plage infinie, sable et galets, dépasser le peu de monde amassé puis, vite, plus rien. Plus personne. Nous seuls à fouler le sable, enfoncer nos chevilles, progresser lentement, sans objet, sans intention. Avancer, trouver l’endroit idéal, se poser.

Le silence est impossible à la mer, vent et vagues enveloppent, pourtant je ressens le silence, un silence idéal, qui n’oppresse pas, ne pèse pas, un silence léger, facile, aimant, dans le respect de la nature qui environne sans gêner, celui des amis qui parlent, mais silencieusement, sans forcer la voix ni percer l’oreille. Avec la mer bleue, le ciel bleu, le sable jaune, les banalités de la nature en pleine beauté, tout bruit disparaît et je me retrouve plongé dans un silence de beauté.

Quelques instants.

Et puis dans un lent tourbillon je reviens au monde. L’eau, parler, nager, se toucher, s’entendre. Dans le calme résiduel qui me donne une paix rare, et l’immensité autour de nous qui fait de notre groupe un tout petit point, presque confondus que nous sommes sur terre. Les langues se mélangent, souffle et puissance de l’arabe, sifflements et crissements du français, les propos décousus, les rires. L’inimportance.

Progressivement, la nuit courte et dure se fait sentir, chasse le souvenir du café, l’air et la mer nous attisent, la faim s’invite. Au loin, effacée, la ville, ou plutôt le village,  et ses restaurants, ou plutôt, ses buvettes où l’on mangerait des frites goûteuses, un peu collées de l’amidon, un peu grasses, bien savoureuses après la journée au soleil et dans l’eau. Mais l’idée de partir pour aller manger nous agresse, nous avons encore envie du temps, de la lenteur, de l’absence d’horaire. Nous hésitons. Discutons. Tandis que notre hôte, étudiant à Paris avec P…, ici chez lui, au courant, organisateur, nous observe avec un demi-sourire – notre oriental génie.

« Vous avez faim ? » demande-t-il enfin. Et, avant qu’on lui réponde, il ajoute : « c’est prévu. »

Sans plus nous inquiéter nous repartons vers le silence, la mer, le sable et la digression, vers l’échange des points de vue sur le monde qu’offre la nature et l’amitié, dans l’assurance que rien de grave ne peut arriver, ici, maintenant, que seul le plaisir d’être ensemble, unis par la beauté et le toucher de l’eau et du vent sur nos peaux va régir notre vie. Un instant d’éternité. Qui dure, efface le début de la faim, toute sensation de manque.

Au loin, les cris, les rires, les jeux. Auprès, rien.

Lorsque le tajine à la mer, luxe suprême de la dégustation de plein air, nous arrive par porteurs, deux jeunes athlètes qui l’ont convoyé sur la plage le long d’un bon kilomètre, le large plat rond en terre au chapeau conique paraît irréel, évident et fantastique à la fois. Nous qui étions presque prêts à nous contenter de rien acceptons avec entrain le festin qui arrive. Installés en cercle sur le sable, le plat posé au milieu, nous partageons avec les mains, un couteau et un morceau de pain, le délice de poisson au citron confit, olives vertes cassées, ail et coriandre qui a cuit lentement pour nous dans un grand four à pain, là-bas, et que nous recevons en offrande inattendue.

Quelle inhabitude, quel surprenant objet du désir, que ce déjeuner ! Nous mangeons, mais lentement, nous dégustons, de nos mains peu entraînées au partage, nos bouchées sont patientes, gourmandes et respectueuses à la fois. Un peu d’eau, un peu de pain dans le jus réduit du poisson, un peu de chair blanche qui fond. Une olive, un morceau de citron confit, la mâche parfumée de la coriandre fraîche. Un peu d’eau, un peu de pain, une bouchée de poisson…

Plus tard, quand le plat est vidé et nous, contentés, je me lève pour faire la vaisselle, un simple décrassage au sable et à l’eau de mer qui rend le tajine nickel.

De la grande délicatesse de savoir vivre dehors.

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