Le toro des prés

Le midi à Paris se retrouve une confrérie secrète, tout ce qu’il y a de plus amicale et inoffensive, mais privée, une confrérie et consœurie d’amateurs éclairés qui se réunissent, toujours comme par hasard, sans concert bruyant ni grande déclaration, dans L’Endroit dont on ne dit pas le nom. Dans la plus grande discrétion.

Et surtout, sans jamais se hâter.

Si on sait, si on a le droit d’en connaître, on peut identifier un comportement commun aux membres anonymes de la confrérie : à l’approche du but, ils ralentissent. Procrastinent. Atermoient. Tergiversent. L’air de rien, de « quoi moi ? », les yeux brillants de « Non, pas du tout ! », des « Ce que je fais là ? Rien de spécial… » tout prêts à sortir dans une exquise apparence de franchise, déroutant l’ignorant. Ces amis de bouche, ces confrères, ces associés silencieux, ces affidés, ils arpentent, sans cesse, en lente armée des ombres, tout-à-fait asiatisantes si elles ne sont chinoises, avant de fondre sur leur proie.

Bien sûr, on pourrait dénigrer, et se rire de, leur errance apparente, prétendue déviation, leurs petits pas de côté – alors que personne ne les force – leurs subterfuges, leurs hésitations – alors que personne ne les empêche de rien. Pourquoi, pourquoi font-ils semblant ? Pourquoi se font-ils patienter ? D’où leur vient, à tous et moi, ce besoin apparent de se perdre ?

La réponse est simple : du savoir partagé, érigé en devise, que pour bien kiffer il faut bien patienter.

Tenez, par exemple : parti de chez moi direction nord ouest, j’arrive en une longue et belle heure à l’embouchure de l’artère préférée qui s’abandonne aux pieds du monde arabe. Là, un choix s’impose : remonter à contre-courant le fleuve motorisé qui commence populaire, devenant intello pour finir ploutocrate ; ou alors, ce que je décide, flâner le long du bel arrondi Seinique, laisser pour une autre fois la rôtisserie délicieuse, caresser du regard notre dame préférée, dépasser la fontaine et ses souvenirs enfumés, jusqu’à bifurquer, rue d’un empereur, vers le lieu de l’envie.

Patienter, encore. Se retenir quelques minutes, visiter la librairie aux accents Vernoniens, parfois même, oublier plus longuement, le temps d’un film. Prétendre sans foi ni loi avoir pris la clé des champs. Ou plutôt, des Prés.

Enfin décidé, la tête droite, le regard clair, la marche fluide devenue sautillante à mesure que j’approche, les papilles à tout vent, je fonds sur le lieu de congrès de ma société. Évitant au passage la foule massée de viandards touristiques qui attendent benoîtement une tranche de steak dans la ville de la gueule, comme si personne ne leur avait jamais rien expliqué !

Voilà. J’y suis. Par la fenêtre j’essaie de voir si d’aucuns m’auraient précédé, des déjeûneurs solitaires que je reconnaitrais, mais l’humilité du rideau m’en empêche. Alors, entrer.

Quelques sourires plus tard, installé, en haut, à une petite table, je refuse la carte. D’une voix bravache malgré l’émotion qui m’étreint, je commande.

L’attente, l’envie.

Soudain, je repère une compagnie.

Assise seule à une table de l’autre côté de la salle, un peu décalée, une femme déjeune. Seule. Un air d’extase habillant son visage. Un autre (que) moi aurait la pensée salace, le fantasme sexuel, chercherait l’amant qu’elle s’imagine, les unions qu’elle revit, la jouissance revisitée.

Pas moi.

Moi, je sais.

La céramique allongée posée devant elle a la forme qui convient, la juste longueur, la bonne couleur – et pour dire, il reste encore une preuve de ce qu’elle a commandé.

Cette femme est une consœur.

Nul besoin d’échanger, de nous parler, de nous observer, un seul coup d’oeil sur sa commande et je sais ce qu’elle est. D’où elle vient, où elle se rendra, comment elle s’appelle, tout cela je l’ignore, mais je sais ce qu’elle mange et cela me suffit.

Elle mange….

Ah, trahir un secret, quelle douleur !

Elle mange…

Donnons plutôt quelques indices : la merveille connaît trois déclinaisons. Trois bouchées de bonheur qui, lorsqu’on les pose sur la langue et contacte au palais, donnent l’impression que le corps tout entier devient gustatif, l’ensemble des sensations rassemblées au plaisir du lent écrasement, à peine un coup de dent pour amorcer la fonte, puis laisser faire. Laisser glisser. Se laisser déborder par le lent flot de plaisir qui remonte dans les joues, diffuse vers les yeux, les oreilles, le nez intérieur. Se sentir devenir un cinq sens agrégé qui ne laisse plus de place qu’à l’air que je respire, et au toro qui déchire. Être une papille géante toute entière tournée vers la dégustation, à l’intelligence limitée posant une seule véritable question : cette divine trinité, dans quel ordre la consacrer ?

La plus élégante de ces trois grâces, coiffée d’un tartare délicat parfait d’un trait de vert, sera-t-elle la plus savoureuse ? La plus sensuelle, chalumée sur le dessus, dont la seule évocation peut me faire saliver, sera-t–elle aujourd’hui, ma favorite ? Et la pure, la simple, l’originale, la presque nature hommage fondamental au travail de la lame et du riz, ne serait-elle pas, elle, l’essence même du lieu, la raison de notre union, l’intime liant de notre société secrète ? Merveilleux trilemne qui ouvre l’infinie possibilité du choix, amenant une série de questions qui demandent examen, essais et erreurs, avis tranchés et tous leurs contraires, avant d’heureusement, ne pas trouver de réponse définitive.

Bienheureux celui qui doute, car il revient et recommence.

Ma consœur a fini. Elle se lève, fait mine de ne pas voir notre plat commun sur ma table – mais je sais qu’elle prétend, comme nous tous, je comprends son attitude, nous préférons une forme d’élitisme au prosélytisme, restons discrets, même pas un clin d’œil, même pas un geste de reconnaissance.

Nous savons, et partageons, et cela nous suffit. Comme nous suffisent ces trois bouchées d’une langueur insoutenable, qui se mangent seules, rien avant rien après, pourtant ici tout est bon mais, comment faire, après la perfection, pour reprendre le train-train du très bien ?

De nouveau dehors, je retrouve la foule des patients adeptes de barbaque en série, et les considère différemment, plus généreusement, compatissant presque à leur faute de goût. Et redescends vers les quais pour retrouver ma Seine, au loin.

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