Les miches de bobo

Le bobo des villes se reconnaît à ses tons vifs, sa toile épaisse, son poil soigné, le flot d’intelligence qui sourd de ses avis multiples et nombreux commentaires, la touche d’insolence qui lui permet de gausser dans un même mouvement de menton la bourgeoisie, la classe ouvrière, les partis politiques, le véhicule personnel motorisé et les émissions de télé-réalité.

Un parisien comme vous et moi, en quelque sorte. L’accent pointu et le verbe ironique, assis dans une arrière-salle en récup’ d’école primaire arrangée mais pas trop, posé en terrasse dans un amas de chaises en bois multicolores qui résonnent encore de la flûte de Pan, glosant avec ses congénères au cours de longues demi-journées peu productives mais indispensables au sauvetage du village global, à la création artistique contemporaine ou au développement d’une appli permettant d’en faire moins.

Voilà donc l’animal que tout le monde connaît.

Le bobo des champs, lui, va plus loin. Il ZADig à tout va pour cultiver son jardin, s’extraire du carcan urbain, se projeter dans l’air la terre la mer et la nature, il rêve, ce candide, de déconstruire sa ville à la campagne, napper de vert son asphalte, respirer autre chose que le cul des camions ou l’aisselle du voisin. Il rêve éveillé, le bobo des champs, il rêve en marchant, et tandis qu’il rêve consomme ses réserves de nourritures terrestres, peu transformées, éthiques et biologiques. Si bien qu’à force de rêver, le bobo des champs a faim.

De bon pain.

Pour cela deux options, aussi indiscutables l’une que l’autre, que la Seine et quelques mètres arbitrent. Remontant le petit port discret de l’Arsenal avec la Vigie de la Bastille en plein axe, je longe les bateaux bizarres amarrés en me pressant d’aller trouver, loin des champs, du blé, des meules et des moulins, un peu de bon pain pour satisfaire ma mâche. Car je veux de la miche, de la belle miche plurielle, élastique et craquante, massive et légère, compacte et aérée, oxymores du pain parfait qui me font remonter le boulevard Richard Lenoir vers la tranquille et ennuyeuse rue Bréguet, et entrer chez Ten Belles.

Ten Belles… oui, on peut se demander : qui sont-elles, ces dix belles, muses promises, égéries panifiables qui règnent sur la mie ? Mais, non. Elles ne sont pas. Le rêve s’efface devant la réalité d’une simple adresse en mode « bis », pas tant deux poignées d’amazones que le rappel de la maison mère au 10, rue de la grange aux belles…

L’ayant su je ne suis pas déçu, et prend sagement ma place dans la longue file d’attente des deux personnes qui me précèdent.

Deux personnes, ce n’est pas grand chose me direz-vous, habitués que vous êtes des dizaines d’impatients résignés qui s’agglutinent le soir en rentrant du boulot, la monnaie déjà prête, le sourire réflexe, pour chercher la baguette à tremper dans la soupe du soir. Deux personnes : en bas de chez moi, trente secondes, top, avec un vrai « bonsoir », un grand sourire, un petit mot pour la famille, et à demain. Mais chez Ten Belles, on prend le temps, et on vous le fait savoir.

Derrière le comptoir universellement états-unien, une barista-panista pour (éventuellement) (un jour) (peut-être) te servir, une Docteure ès bread  qu’on ne doit surtout pas bousculer sous peine de se voir décerner, silencieusement mais clairement, le titre honni entre tous de contempteur de la slow food qui vaut avis d’exclusion, exil et expulsion. Alors j’attends, sans interrompre la longue et passionnante conversation entre mes devanciers et l’Experte du jour. En profite pour détailler l’abondance de scones, brioches et autres muffins qui ébranlent mon objectif initial – un pain de campagne à l’épeautre aussi réussi que diététiquement correct. Au point que, lorsqu’arrive le moment tant attendu, après bien des palabres, une tergiversation pré-carte bleue et un rendu de monnaie en slow motion du meilleur style, mon regard enfin croisé, soutenu et interrogé, je ne sais plus.

Pire, je déroge.

Fini le bobo des champs, fini la conscience écologique et sociale, fini le bon pain lentement levé bien de chez nous du temps qu’on prenait le temps, je me décide, salive à peine contenue, les yeux fous de désir les doigts nerveusement étreignant mon argent, pour un brioche bun. Pour LE brioche bun, joyau incontestable des Ten Belles, celui dont la réputation a fait le tour de la rue, du quartier, de Paris, petit sandwich concentré de bonheur qui est aujourd’hui façonné en mode BLT. Oui, donc, le brioche bun du jour est baconné, laitucé et tomaté, classique fondant revisité façon petit four salé en taille adulte, fricassée de l’autre côté de la mer, bouchée à la reine qui ne coulera pas, et tandis que ma panista qui elle, ne déroge pas, me sert avec toute la lenteur nécessaire à son épanouissement personnel, moi, je ne me tiens plus !

Lorsqu’enfin elle me tend, je me rue, sors, déchire, mord et kiffe en un souffle qui ne dure que quelques pas. Mais quels pas ! Du grand art de pas, du pas de compétition, chaque semelle imprimée dans le bitume accompagnée d’une mastication à haute teneur en bonheur, le palais taquiné de la feuille de roquette, les papilles tapissées d’un onguent aux bénéfiques vertus qui énerve, excite et détend dans le même temps, une odeur lorsqu’on porte à la bouche, le fumé se riant du sucré, qui empêche toute interruption.

Et puis…

Redescendu sur le boulevard, il ne reste plus rien de mon brioche bun qu’une madeleine Proustienne de bonheur disparu, la certitude renforcée de n’avoir rien appris des usages de la slow food, et une faim maintenant bien éveillée qui, tous rêves mis au rencart, une fois invitée ne repartira pas vite. Elle veut son carburant, slow ou fast, mais du bon carburant. Alors, le ventre motivé, le pas allongé, je me dirige vers mon oral de rattrapage. Délaissant ma Haute route préférée sur le boulevard du roi de Navarre, je traverse la Seine en deux fois, au passage, je me rase, m’allège d’un « bo », enlève mon pull en pur Quechua d’origine, mes sneakers en chanvre et mon air utile, et prend une pose plus sérieuse, moins ironique, plus adaptée à ma rive habituelle. Le bobo des champs laissé pour compte, abandonné sous le Génie, je redeviens marcheur de la rive gauche qui rentrera en banlieue après avoir trouvé la Manne.

Quelques mètres à longer le campus de Jussieu, et je pause chez Archibald.

Les petites bouchées rapides n’auront pas cours ici, on est dans le monde des choses longues. Des grandes choses. Des longs pains de deux kilos dont on peut nous couper un morceau, des longues interrogations sur l’ouverture de cette « boulangerie » – non, le mot est trop faible – de cette « panificationnerie » – non, le mot n’existe pas – de cet OVNI fournilesque qui apparait vers 16h en semaine dans le ciel parisien, suit une orbite fulgurante avant de disparaître définitivement à 20 h, laissant aux seuls fanatiques la possibilité d’y acheter leur pain.

Car, oui, le pain d’Archibald vaut le détour et, non, vous n’en beurrerez pas souvent vos tartines. Archibald fait du pain comme d’autres élaborent des meubles en acajou ou sertissent des bagues de diamant, il ne pétrit pas, il crée, il ne travaille pas, il compose, il ne vend pas, il concède. Et toi, pauvre hère sans l’once d’une idée de ce qui t’attend, si tu veux ta baguette, passe ton chemin. Ton croissant ? Sors de là. Un petit déjeuner ? Même pas en rêve ! Non, chez Archibald, si on vous reçoit parfois sans rendez-vous, seules la précision du calcul ou la force du hasard peuvent amener, dans une conjonction astronomique hermétique à tout augure, à se faire servir.

Que celui qui n’a jamais vu l’origami du boulanger prévoie d’admirer le pliage précis qui préside à la finalisation de l’achat, le laissant vivre intensément le moment ultime où l’échange a lieu, chacun détenant son otage, hésitant à le céder, chacun lançant un dernier regard, lui sur son œuvre, moi sur mes sous, avant d’oser, dans un élan libérateur, donner. Et recevoir.

Je soupèse mes mots :  les miches d’Archibald, tel un monument littéraire, sont lourdes, lentes.

Et finalement. Mes deux points cardinaux du pain parisien visités dans la même journée, le sac à dos plein, le pas apaisé, la mine réjouie, je ressors, reprends ma rue habituelle, longeant le jardin, la mosquée, la statue, traverse le 13 vers le 94, les souvenirs du brioche bun bientôt défiés par la rondeur caressante d’une provençale brioche à l’huile d’olive, trésor à partager en famille, rareté parisienne, incongrue mais sublime que j’ai réussi à extorquer au vendeur d’Archibald.

Je ne vous dis pas comment j’ai fait, cela restera un secret.

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