Les monts éparpillés

La légende n’en démord pas : il fut un temps où le Fuji n’était pas le plus haut. Face à lui, le toisant, se tenait le Yatsuga, redoutable volcan qui n’en faisait qu’à sa tête. Imposant, brutal, téméraire, il méprisait le petit géant du Sud depuis ses Alpes, se riant de la poussée incongrue qui avait fait sortir son rival de la plaine tel un gigantesque comédon sur une peau parfaitement lisse.

Yatsuga, lui, trônait. Vraiment. Entouré de montagnes, de crêtes, de précipices et de falaises, il était plus haut que bien d’autres. Pas comme ce frimeur de « Mister » Fuji, aspirant à la gloriole mais paumé dans sa plaine, se déhanchant de tout côté pour trouver un partenaire, un compagnon, un rival même, à qui parler.

Jusqu’au jour funeste, il y a quelques ères de cela, où la déesse hôtesse de la bouche enfumée en eut assez et, telle Athena, asséna un coup d’une force divine et d’une méchanceté diabolique sur Yatsuga, qui se retrouva un peu écrasé, un peu rabaissé, et éparpillé. Et Fuji d’en rire, encore aujourd’hui, tout à sa gloire d’être assiégé des pèlerins, curieux et moutons qui le gravissent du 1er juillet au 31 août, défilé incessant de piétons engagés sur ce qu’ils croient être l’ascension d’une vie.

La belle affaire…

Voilà la petite histoire qui m’accompagne agréablement tandis que R… et moi suivons D…, le plus japonais des guides américains, sur la voie des sommets du jour : Aka et Amida, deux des huit survivants du combat des titans, jolies montagnes bien rocheuses où les mains sont aussi utiles que les pieds, et un temps de novembre fantastique – pas une trace de neige à l’horizon, les crampons sont restés sagement au fond du coffre.

Nous marchons, grimpons, varappons parfois, devisons, un bon rythme de plaisir après une nuit dans un parfait refuge japonais : propre, clair, confortable et calme. La lumière automnale se tend du bleu propre et clair de l’hiver, les rochers fauves sont frais au toucher, nous profitons. Régulièrement, une petite voix m’intime de me redresser. D’arrêter de scruter mes pieds et de me poser. Me retourner. Profiter de la vue, peut-être. Mais je temporise encore. Sans y penser, machinalement, tout à la marche, au déroulé, aux petits pas faciles d’escalade – je suis concentré.

Après quelques échelles, deux ou trois bouts de chaîne inutiles – mais, après tout, pourquoi ne pas ? – le premier sommet de la journée est atteint, vers onze heures. En toute quiétude. Le mont Aka, Aka-dake pour les intimes. Ce bout de caillou plus haut que les autres et peu fréquenté me donne l’occasion d’un panoramique. Pour commencer j’observe le Nord – d’après une vieille tradition moyenne- (plutôt qu’extrême-) orientale, c’est de là que vient le danger : au loin les Alpes du Nord, japonaises mais pas ridicules, de belles chaîne de montagnes dont certains sommets paraissent déjà blancs.

Rassuré, je me retourne vers le soleil.

Et voici que je le vois.

Le rival, l’honni, l’élu qui a acheté son droit d’aînesse d’un bon coup sur la tête, le Jacob brutal de mon Esaü soumis qui trône, martial, unique, au loin.

Mes pieds bien ancrés sur les restes de l’ancien géant, j’encaisse.

De le voir de si loin, l’altier Fuji, je comprends mieux. Lorsqu’on est si bien dessiné, si parfaitement symétrique, lorsqu’on descend doucement vers l’océan le long d’une pente de plus de cinquante kilomètres, on a le droit au respect. A l’admiration aussi. On a le droit de sentir supérieur.

Et puis, cela en impose, d’être seul au monde.

Nous, de nos sommets plus modestes, nous jouissons de la vue. En paix. A l’air. Au beau. Prenons quelques réserves, accrochons un deuxième sommet ludique à notre belle journée, puis, avant de redescendre, faisons provision de bleutés, les yeux bien tournés vers le cône du Sud et son isolement sans appel.

Après : les pins, les ruisseaux, la forêt. A ces altitudes la montagne s’oublie vite lorsqu’on lui tourne le dos. Quelques kilomètres plus tard, nous nous immergeons avec un enthousiasme enfantin dans les eaux chaudes d’un onsen local, seuls occidentaux dans un monde de chaleur humide qui nous régénère totalement.

Finalement, D… me dépose à la gare de Hanno pour attendre le train qui me ramènera en ville. Me laissant prêt à affronter le repas du soir que j’ai imaginé, depuis le café vite fait du matin et les barres du midi, prendre dans l’improbable restaurant perdu dans le dédale gourmand du Shibuya Mark City, lieu d’un tonkatsu radical qui est à l’escalope milanaise de la pizzeria du coin ce que le Paris-Brest de Christian Conticini est à celui du Franprix d’à côté – mais ceci est une autre histoire.

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