Un refuge à Paris

Cloué en ville l’urbain manque de grandeur. D’altitude. De profondeur de vue. Toute élévation rendue difficile par les étages, la population, les noirs nuages des voitures. Le monde hébété, agité, excité, les touristes, les errants, les travailleurs.

Cloué en ville l’urbain a besoin de percées mais souvent l’ignore, absorbé qu’il est par la contemplation de ses chaussures, baskets, sneakers, souliers et autres pompes, fasciné par les ourlets qui surlignent la cheville, les œuvres à l’encre qu’on exhibe sous la chemise, les looks à trois bandes, virgules nucléaires, les broussailles faciales et envahissantes. Et quand parfois le Parisien lève la tête, c’est généralement pour rire de tout ou de rien, éventuellement pour boire, avec Virginie D…., « la nuque souple, le coude haut ». Habitée de ses gens, Paris tous les jours vous affiche une grande gueule de ville, le verbe clair, le rictus carré au coin des lèvres et les pieds bien sur terre, pas du tout tête en l’air.

Rien de montagne ici-bas.

Pourtant, un simple changement de cap permet parfois de saisir une fulgurance, une vue magnétique aux vertus cathartiques, une butte inspirante qui calme la nombrilisation. Dans la paix du matin tôt, montant depuis le Palais Royal par la rue Sainte Anne puis continuant rue Laffitte, il suffit de lever la tête, au bon moment de lumière rasante en hiver, de lever de soleil optimiste en été pour, l’espace de quelque secondes, se trouver seul au monde dans la plus belle ville de la Belle Époque, les rétines enclenchées par les trois monts lointains, imposantes bizarreries orientalistes qui nourrissent le regard de leurs hauts seins d’albâtre.

Sacré Paris !

L’appel est sans appel : il faut s’approcher. Regarder. S’engager sur la haute route de la Butte, gravir quelques pentes, quelques marches, longer le funiculaire jusqu’au point culminant naturel de Paris (j’en sens qui s’insurgent, le Télégraphe au parc de Belleville la dépasse, mais que faire si personne ne le sait ?), masse écrasante qui domine la sainte Geneviève, ses plurielles de Chaumont et sa copine aux Cailles. La Butte qui trône sur le glacier source du grand fleuve Bobo, la touristique, anachronique et surchargée Butte Montmartre, méli-mélo de rapins en surnombre, de visiteurs asiatiques ou d’Amériques, de filous du passé, vidée de ses snobs l’évitant, saura même offrir au marcheur assoiffé l’espoir d’une récompense dionysiaque pour accompagner ses visions d’altitude : le fruit des grappes de raisins lourdes, pleines, chargées en sucre (et aussi en plomb benzène soufre et autres additifs non autorisés, mais cela ne se dit pas), les grappes du clos Montmartre pendues à ses flancs comme mamelles sous la louve, qui sont chaque automne cueillies pressées fermentées vieillies… et bues.

Oui, le marcheur qui gravit espère sa récompense.

Ou pas.

Qui a goûté un jour la piquette de Montmartre s’en ressent encore, le ventre tordu à la simple évocation de ce jus infaisable, la bile qui remonte à l’idée même de l’aigreur parisienne, celui qui a connu l’innommable ne grimpera plus sur le toit de Paris sans une légère inquiétude, une tension qui croît le long des escaliers lorsque, le cap fixé sur le Sacré Cœur, on se met dans le rouge de l’effort parisien.

Celui là, il sait. Et ne veut plus. On ne l’aura pas ! Pas deux fois ! Ni pour le vin, ni pour la vue. Alors il fait comme moi, ignore la place du Tourisme Démodé, délaisse et contourne la Sacrée Pâtisserie qui n’est jamais aussi belle que de loin, et redescend vers le 18ème du réel. Il s’échappe, laissant derrière lui les pics, les vignes et les nuages orangés, les trouées plongeantes sur la banlieue nord. Revient vers Barbès, le bazar de la Reine et ses drapés, passant du château rouge au château d’eau et son monde de coiffeurs africains, téléphonistes indiens et mangeoires d’orients divers alignées le long des faubourgs aux deux saints jumeaux.

Sa brève ascension parisienne achevée rue de Paradis, les jambes lourdes et le ventre ouvert, il cherche, ce marcheur, un refuge. Une cabane. Un endroit montagnard, solide et boisé, un accueil chaleureux. Il cherche, et le trouve dans une petite rue sans perspective, une rue étroite nichée sur les contreforts de la montagne miniature que je viens de gravir. Une rue qui, toute cachée qu’elle est, se targue d’héberger l’abri qu’il me faut.

Derrière sa lourde et large porte en bois, l’Abri Soba.

A l’Abri Soba, il faut se glisser discrètement entre deux déjeûneurs sur un haut tabouret au comptoir pour recevoir sa véritable récompense. Ici, pas besoin de défaire ses crampons ni de ranger son piolet, les premiers mots ne sont pas d’altitude, ni de montagne. Les premiers mots à l’Abri sont d’Orient, du Japon, émanent de sourires larges, sincères et contagieux – même si légèrement figés. Des sourires qui offrent de patienter quelques minutes, le temps de choisir sa déclinaison, puis, une fois posé, d’admirer l’équipe en cuisine, si nombreuse qu’elle dément le bistro et penche vers le gastro, le chef tempura, le chef soba, la cheffe riz et maki, leurs évolutions silencieuses et synchrones unissant tous les jolis plats du bento du midi qui vient se déposer sur mon mètre de comptoir.

Voilà !

Petite salade croquante et parfumée, riz aux herbes mélangées qui dément le Japon rigide et tradi. Délicat poulet frit kara age. Et bien sûr les soba, que j’ai choisies froides et fermes, plongées dans une crème de sésame saupoudrée de croustilles de tempura d’une gourmandise juste équilibrée, herbes folles et pistils safranés déposées en chevelure multicolore.

Sur le sombre comptoir en bois massif et patiné, une agréable gymnastique me fait passer d’un met à l’autre, toujours sous les regards bienveillants et les sourires lumineux. Mon petit espace se vide peu à peu, un dernier croc de kara age, un enroulé de soba dans leur crème qui fera mon dessert.

Une gorgée de thé vert.

L’aisance me gagne, sans torpeur ni lourdeur, une légèreté de plénitude qui finit bien la marche, la montagne rêvée, et l’effort.

Un coup d’œil par dessus mon épaule et je me dis qu’il faudrait se hâter de finir pour laisser la place aux nombreux patients qui attendent dehors.

Bon. D’accord.

Se hâter alors, mais lentement. Avant de repartir, bien s’imprégner de l’Abri, maison de plaisir, mon refuge au cœur de la ville.

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