Le froid est mort

Paris, janvier 2020. Les benêts s’ébaubissent à l’étrange chaleur propice aux éclats et boissons. Je marche vite, le pas pas en grève. La lumière me fait espérer une belle soirée d’hiver, un froid piquant, une bise mordante. Une lutte agréable dont je sortirai vainqueur. Et grandi.

Mais non. J’ai chaud.

Paris, janvier 2020. Je rentre à pied comme la ville toute entière, allergique aux trois rangs qui se massent au quai du métro. La pluie est molle, fine, brumisante, énervante, pique les yeux chatouille le nez. Ne mouille pas. Ne rafraîchit pas. Habillé pour l’hiver mon corps trompé se met à couler. Ruisseler. Fumer. S’évaporer. Aux terrasses des cafés bêtement chauffées, calories inutiles pour fumeurs hilares et T-shirts à contresens, un Monde traîne. A la une, un article sur la fonte de l’Arctique, la disparition du « climatiseur de la planète ». Dit autrement : le froid se meurt.

L’idée me glace.

Paris, février 1986. Les cinéphiles dispersés le long de la file se congèlent dans un vent décapant. Les -15° nous entourent, bleuissant les lèvres, rougissant les nez. Je souris, m’échauffe sur place. Attend l’ouverture du cinéma. On se serre l’un contre l’autre, on rit de tant de fraîcheur. On vit.

Alpe d’Huez, janvier 2017. A l’ombre de la cascade je m’attelle à ma première escalade glaciaire. Les mains s’accrochent aux piolets, mes doigts serrent comme des griffes, je ne lâcherai pas. Le froid me mord, le froid me pince. L’air rafraîchi le long de la paroi me coule dans le cou, les yeux, le nez. N’oublie pas mes doigts. L’onglée soudaine, douleur violente arrivée sans prévenir, passe rapidement, sans laisser de trace. Le corps s’est réveillé, il s’est montré plus fort.

Paris, janvier 2020. 12° le matin, 13° l’après-midi. La mollesse est là. Duvet absurde, coupe-vent inutile, bonnet déglingué.

Le froid me manque.

Népal, novembre 2014. Les hauteurs du rond mont Mera sont cinglées d’un vent nocturne qui ne laisse aucun répit. Une épreuve physique, sans autre enjeu que de jouir, là-haut. Retour au camp de base, mes doigts ne disent plus. Il sont bleus. Le froid m’a mordu. Plusieurs jours plus tard, le sang revient. Plusieurs années plus tard, index et majeur de ma main droite sont encore les thermomètres de mon corps.

Cela fait longtemps qu’ils ne m’ont alerté.

Paris, janvier 2020. Pas de métro. Le petit matin brumeux est toxique de chaleur, mes quelques kilomètres de vélo briseur de grève – qui aurait cru qu’un vélo serait un jour dit « de droite » ? – m’immergent dans une douche chaude. Pied à terre, je sue comme en été. Je boirais bien un pastis. Mangerais un pan bagna. Me ferais bien bronzer sur les galets.

Le froid est mort.

Yonne, décembre 1992. Moto sur l’autoroute. Arrivé au péage impossible de freiner, les doigts sont morts dans les gants. Les barrières se rapprochent, mon esprit lent et gelé ne s’inquiète pas. Finalement je m’arrête.

Paris, quartier de l’Odéon, janvier 1985. Je marche en serrant mes muscles de toutes mes forces, jusqu’à contrôler, après de longues minutes, les ondes incessantes qui faisaient vibrer tout mon corps.

Et encore : Sainte Adèle, Laurentides, 1995. Cabane des vignettes, avril 2011. Monts Allegheny, Pennsylvanie, janvier 1988.

Du passé.

Maintenant, pour trouver le froid il faut s’éloigner. S’affranchir de la gravité. Chercher dans l’espace le zéro absolu. Aller au loin rejetant le bouillon malpropre que devient notre eau, notre terre, notre espace, pour trouver, une dernière fois, le froid.

Le froid est mort… Vive le froid !

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