Le monde à l’envers

Paris, le 2 février 2020. Ou mieux : Paris, 02.02.20.20.

Se mélanger. Tout s’inverser. Le jour et la nuit. Petit déjeuner vers 20h. Dîner à 2h. Sieste du matin. La nuit et le jour. Dormir à midi. Manger à minuit. Le palindrome calendaire. Ce jour-là, le repas se décline autrement. Tissé, entremêlé, ingérant et marchant, ingéré et vidé. Commençons par le dessert, finissons par l’entrée. Soyons tête à cul. Marchons à reculons.

En ce jour sans queue ni tête, on pourrait même, pourquoi pas ? Se délecter d’une bonne baguette bien anglaise.

La belle Paris est humide aujourd’hui, une grande flaque d’eau qui s’étale progressivement tandis que monte la Seine. Les touristes accumulés contre les palissades qui enserrent Notre Dame reculent pour se prendre en Wefie avec les tours. A l’arrière, plus personne, pourtant les étais sont spectaculaires, l’ossature révélée de la vieille plus forte encore que sa flèche disparue. Notre Dame est devenue Notre Panthéon, vestigiale et aérée, l’Histoire s’échappe par ses ouvertures nombreuses. Cet intérieur que je savais poussiéreux, avant, plein d’engoncements, de piété fatigante, de confit de croyance, maintenant je vois qu’il respire, le regard pointé entre ses arches j’imagine les esprits,  enfin libérés, s’envoler. Fantaisie retrouvée, la cathédrale inversée s’est offert un grand retour à la nature, loin de la confiture sacro-touristique qui marinait en son intérieur.

Mais revenons, les pieds dans les nuages, la tête sur le pavé. Notre Dame de 02.02.20.20 est belle, ouverte à tous, libre et fraîche, et ses spores ont essaimés. A ses pieds, juste de l’autre côté de la Seine, ont fleuri de jeunes pousses oxymores motivées par l’élan de réjuvénation, berceaux de gourmandise parisienne qui, aérés brutalement par le vent qui traverse la Vieille Dame, ont entrepris de bouleverser le registre : foin du croissant, fi du Paris-Brest, mort à la galette, allons gaiement vers l’anglo-saxonisation à marche forcée. Allons, mes frères en gueule parisienne, allons d’un pas audacieux marauder chez Circus.

Avant, munissez-vous de plastique – la maison n’accepte pas les espèces. Héritière de l’hypocrisie catholique qui toujours fuit la vision de l’argent ? Volonté de se plier au désir de pureté de l’ombre sacro-sainte qui la caresse le matin ? Ou tout simplement, impossibilité de faire confiance aux vulgaires manants parisiens, dignes héritiers de Villon et donc voleurs, roublards, menteurs et bagarreurs qui – bien obligé – travaillent chez Circus ? Nul ne le sait. Mais, ce que nous savons, nous les promeneurs de l’entre-deux-rives qui basculons parfois à gauche, c’est que la baguette de Circus vaut son pesant d’or.

Oui. D’or. Au moins.

Ou de platine.

Une chose est sûre : la congrégation qui la compose a une origine divine.

Ainsi, le levain de Circus a été extrait d’une mine profonde, secrète et magique.

Et la farine…

La farine de Circus a été broyée aux meules du Seigneur, lentement et finement, on la sait d’aubes qui ont tourné sans cesse, oeuvrées par un fleuve sacré, qu’il soit Nil ou Jourdain.

Et l’eau… L’eau de Circus est bénite, cent fois bénite, débarrassée de tous les oripeaux païens qui dénaturent l’eau que nous, vulgaires, buvons.

L’eau de Circus est de la plus belle eau.

De ses trois éléments, sainte trinité à laquelle s’ajoutent, bref rappel des origines, quelques pincées du sel de la terre, Circus a fait son pain

Et quel pain !

Un intérieur ferme, aussi dense qu’un outstanding campagne, élastique et parfumé qui se délite sur la langue en de longues torsades à l’acidité délicate et savoureuse. Une mie, donc, pleine et entière. Une mie qui vous crie « beurre-moi  » de sa belle langue Bertoluccienne – et, beurrer, on le fera, pour retrouver le goût qui comble du beurre doux et gras sur le fruit de l’arbre à pain.

Une mie, certes, mais, d’une baguette, est-ce bien la mie qu’on veut ?

Chez Circus, on vous assène un bon coup de croûte, d’abord. On vous pique, on vous rosse, on vous tape sa croûte sur la tête, contre les dents, sur la langue, on se réclame de la baguette, pas mollir façon pain de mie, chez Circus, on la casse, cette croûte, mais, putain, avec quel talent ! Une mie qu’il fallait découvrir et, avant ça, recouvrir, on l’a enrobée d’un étui pénien de la plus belle facture (trois euros, quand même…) sombre et mordoré, pointu là où ça le fait, lisse et un peu fendu là où il faut, et qui garde, au chaud, le secret intérieur.

Mes dents se mesurent : contre leur blancheur bicarbonatée, le noir luisant de la baguette de Circus me toise. Haha, ricane-t-il, je vais te les casser, tes petites dents frêles, je vais te les briser. Mais non ! Rien ne m’arrêtera ! Je fracasse l’enveloppe et fonce sur le coeur, et ma prise se mélange intégralement dans ma bouche. Palais gentiment piqué des petits éclats brûlés, langue caressée des longues traînées de mie. Et les arômes, les papilles, le rétro en plein nez. Oui, telle est la divine baguette de Circus, faite à l’anglaise, inspirée d’une Notre belle Dame transfigurée, ouverte au quatre vents.

Et, lentement, redescendre. Finaliser la bouchée. Revenir sur le quai. Retraverser vers le derrière de la belle, admirer ce qui fut la plus belle vue de Paris et, pour moi, le reste.

Paris 0202.20.20 Le monde à l’envers, ça vaut le détour.

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