La soupe populaire

Le parc de Yoyogi, petit poumon tokyoïte, s’aborde différemment suivant que l’on arrive du nord ou du sud. Depuis le nord, on quitte l’arrogant Shinjuku, sa gare, ses administrations, ses hôtels, ses bars et ses bordels pour se retrouver froidement enserré au milieu des grands arbres qui vous mènent au sanctuaire Meiji,  sombre descente en compagnie de marcheurs plus nombreux à mesure que le temple s’approche, dans une solitude partagée si caractéristique de Tokyo. C’est du nord que viennent les ennemis, cette voie me le fait sentir, et je dépasse sans m’arrêter la porte colorée, les attroupements, la foule, la sortie, les cars.

Pas mon bon chemin.

Arrivant au contraire du Sud, on peut choisir d’abandonner l’entropie galopante et la température affolée de Shibuya pour rejoindre paisiblement le parc en longeant les studios de la NHK, traversant un des nombreux no man’s land de la ville ; ou, au contraire, savourer une fois de plus Cat street, s’enfoncer profondément dans les méandres magasinés de Harajuku, braver le courant qui va dans les deux sens pour remonter Takeshita street, et sans ciller arriver à l’entrée du parc.

Et toujours, la foule, les cars. Toujours pas pour moi.

Ma voie préférée est le grand contournement. Arrivant de l’ouest depuis le campus de l’université de Tokyo à Komaba, je remonte la Yamate dori, large et longue autoroute urbaine qui a su rester civile, avec vitres anti-bruits et passerelles métalliques aux escaliers révolutionnaires. J’effleure en passant, mais sans m’arrêter, ma destination gourmande et finale : il est encore tôt, avant de manger, je vais marcher.

Arrivé dans le parc, j’inspire. Expire. Profite de la belle lumière hivernale, du ciel bleu de janvier. Du soleil qui hésite entre luire et chauffer. Le pas long, sous les arbres, aucun bruit de la ville. Quelque chemin que l’on ait pris pour l’atteindre, on trouve à Yoyogi un lieu idéal pour paisibles marcheurs, discrets pratiquants de gym en plein air, calmes joggeurs locaux, occidentaux bruyants en mal de sport. Ce matin j’y croise des groupes d’étudiants venus répéter leur chorégraphie de fin d’année, des pratiquants d’arts martiaux s’isolant pour Kiaï-er sous les arbres ; de rares et grands blonds déplacés avec leur famille pour traiter des produits dérivés sur matières premières, qui tournent dans ce parc qui n’est pas fait pour eux, trop petit, trop joli, trop exquis.

Lorsque mon tour est fini je me dirige vers le coin sud-ouest, laissant derrière moi le gymnase national souvenir des olympiades de 1964. Dans cette pointe de parc un peu sombre, un peu morne, je me retrouve au milieu d’une implantation de tentes en bâche bleue disposées à l’ombre des arbres, bien alignées, bien à l’écart. Quelques-uns de leurs occupants, assis sur leurs talons, s’affairent autour du maigre et universel attirail du SDF urbain – amas de chiffons, sacs remplis de restes, réchaud partagé. Des liens végétaux tiennent des balles de vieux vêtements, quelques fagots de bois sont entreposé entre les tentes, tout bien rangé, tout bien trié. L’ordre me procure l’illusion fugace d’un accueil de compassion, l’idée réconfortante que Yoyogi, poumon de Tokyo, en serait aussi le cœur, mais les visages fermés, les yeux baissés, les dos courbés, rien de céleste dans ces clochards qui ne disent mot, m’assurent que ce cœur est froid, silencieux, réglementé. Humiliant.

L’absence de regards m’accompagne jusqu’au grand carrefour où je retrouve ma Yamate dori.

Là, je reprends vers le sud mon chemin du midi. Le pas redevient plus léger, jambes détendues, estomac aiguisé, il est l’heure de fondre sur la proie du jour, ma simplicité de Tokyo,  un mets aussi nippon que l’éléphant est irréfutable : ce midi, je mange chez Toride mon ramen préféré.

Bien sûr, quand je dis « ramen« , j’entrouvre une porte et les ricanements s’y engouffrent. Car, ramen, qu’est-ce, sinon une brutale soupe de nouilles, un vulgaire bol de bouillon dans lequel font masse des pâtes même pas italiennes ?

En Occident, dites « ramen »  – qu’on le prononce avec un « r » ou bien un « l » –  et chacun s’imagine une congrégation d’étudiants asiatiques et fauchés entassés dans l’étroit vestibule d’un appartement Hong Kongais loué à prix d’or par un marchand de sommeil sans scrupule qui empile les vivants comme s’il gérait une morgue. Dites « ramen » et un film sinistre se déroule : enlever l’opercule, compter les particules déshydratées, chauffer l’eau au micro-onde partagé, ouvrir avec les dents le sachet de sauce piquante d’un côté, de bouillon de soja de l’autre. Verser, couvrir, attendre. Gober d’un seul slurp! à même le bol en plastique. Reprendre suivant l’envie du moment la rédaction d’une thèse, une partie de Fortnite, le hacking de la CIA, du trading sur bitcoin. Oui, j’avoue, le ramen, pour moi aussi, fut longtemps l’équivalent asiatique du jambon-beurre-station-service ou du croque-monsieur Picardisé, une roue de secours pour célibataire désargenté, un emplâtre bon marché pour se consoler d’un échec à l’éthylotest. Et les nombreuses échoppes à ramen en prépaiement qui rythment le quartier de Shibuya, si elles dépassent légèrement le niveau de mes préjugés, ne m’avaient pas converti.

Et puis vint Toride. Et le ramen fut.

J’y arrive à la bonne heure, ce calme dimanche après le calme parc. Passé le rideau d’un bel indigo, j’entre et m’assois à la grande et haute table commune au fond de la pièce.

Tout est bois, chaud, clair, odorant.

J’indique du doigt mon choix du jour, un classique tonkotsu ramen, bientôt le bol arrive, fumant, bavard, prêt à me raconter son histoire de repas : petits crépitements de l’algue qui s’exprime sous l’effet de la chaleur. Miroir de l’œuf ouvert qui dérive. Tendre souplesse des disques de viande aux reflets moirés de flaques d’hydrocarbures sur une mer d’huile. Une motte de fraîcheur épicée, piquante et douce d’être humée qui surnage. De la pointe d’une baguette je soulève légèrement une tranche de viande, jette un œil curieux : dessous, c’est le grand bain ! Une vaste étendue marine à la surface piquée des gouttelettes laiteuses qui débouchent, s’agitent, s’excitent, pulvérisent jusque à mes narines le souffle de la bête tapie au fond des flots. Et laissent deviner les tentacules innombrables du monstre lové sous la surface, hydre aux mille têtes, calamar géant aux élastiques pattes de blé pétri à l’eau alcaline.

Allez, c’est fait, je plonge ! Entortille la bestiole entre mes deux cannes à pêche, lui pique la tête au fond de la cuillère, recouvre ses exhalaisons d’un peu de piment, un brin d’algue, une larme de soja, la couvre de poitrine de porc fondante, l’achève d’un coup  de jaune d’œuf et enfourne. Ou plutôt, j’essaie, mais ne produis qu’un avalement fastidieux dont j’ai un peu honte, piteuse imitation des engloutissements experts que je rêve de maîtriser – car, il faut le reconnaître, le Nippon face au ramen assure sec, capable d’ingurgiter à demi, attendre sans frémir que cesse la gesticulation des filaments en aval de sa bouche puis, d’une aspiration magistrale, ingérer la totalité sans rien perdre.

Ma triste technique de vulgaire occidental bredouillant ne m’empêche pas, dans l’indifférence polie et l’absence de commentaire qui m’entourent, de savourer mon ramen, enrouler ma pelote en bruyante succession de succions imparfaites, cédant à la tentation de sectionner honteusement la fin de la pâte, prêt à tout pour englober dans ma bouche les trésors repêchés de cette expédition sous-marine. Sentir la mâche régénératrice, les composantes élémentaires s’imbriquer pour me reconstituer, me donner leur force, leur souplesse, leur intensité, m’emplir de leur diversité ; me laisser porter, de vagues en vagues, puis, plus doucement, me laisser bercer, de vaguelettes en vaguelettes, jusqu’à finir lentement le bouillon, dernier concentré imprégné de toutes les saveurs, de toute la consistance de ses occupants sacrifiés.

Voilà.

Soupirer d’aise.

Je reste encore quelques minutes à la table, accueillant les déjeûneurs qui commencent d’affluer.

Après, sortir. Marchotter. Flâniller. Hésiter.

Komaba… Shibuya…

Faire plusieurs fois demi-tour.

Digérer dans l’air piquant et suave à la fois, se laisser guider par le vent.

Par la Kyu Yamate dori, descendre finalement vers Daikanyama. En plein contentement.

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