Petite-Casserole et Fouet-Géant

(Digression autour du quartier de Kappabashi à Tokyo, s’inspirant librement d’une série japonaise et troublante)

Chapitre I

Où il est question d’une grande avenue de la cuisine

On quitte la station Asakusa et s’engage dans une grande avenue qui mènera, un jour, au parc de Ueno. C’est gris, banal, animé. Au loin nous guide une statue kitsch et toc, un imposant cuisinier à la moustache et la toque peu nippones, qui veille sur Kappabashi. L’inquiétude pointe : serait-ce un piège ? Un attrape-touriste ? Une falsification ?

A mesure que j’avance se pressent des magasins agglutinés entassant des produits disparates, éclectiques et bon marché, assiettes tressées à soba, céramiques de toute forme, contenance et usage. Du plastique, aussi, des horreurs de faux-plats qui trouveront place dans une devanture de restaurant pour servir de menu. Des cercles à okonomyiaki, tamis à farine, pots à sauce, poêlons à tofu, petits réchaud à berlingot de combustible, nécessaires à fondue, toute la panoplie quotidienne de la cuisine japonaise et maison. Plus rares, plus prétentieuses, les boutiques à métal coupant, lames de toutes sortes, rabots à bonite, scies à poisson. Progressivement, une poussiéreuse impression de vieillot m’imprègne, Kappabashi jusqu’ici n’est pas mon quartier, même les couteaux m’indiffèrent, ou plutôt non, ils me déplaisent, rudimentaires, le fil épais, l’emmanchure grossière, me font regretter l’artisan de Kyoto, ses lames souples et oxydables, pauvre en carbone, le fil terminé à la main, la meule qui tourne sous l’eau, l’étui en bois. La beauté, la pureté, le coupant, l’attention particulière qu’il m’exige, ce joyau, chaque fois que je m’en sers, tant il emporte les doigts au moindre dérapage.

Ce conte commence mal, me dis-je en saluant distraitement la statue du commandeur en toc.

Chapitre II

Où il est question d’une façade en acier Corten absolument spectaculaire

Quand, soudain…

Quand, tout-à-coup…

Voilà !

Une grosse claque de modernité salvatrice quand, remontant la Perpendiculaire du Cuisinier, mes yeux, lassés de la succession des fourre-tout prêts à repartir à vide, tombent sur Elle.

La Belle.

La boutique qui intime, celle qui te dit d’entrer, sans effort, sans en faire, inutile d’appeler le client, il s’attire tout seul, petit papillon vient se coller au fanal, instinctivement.

Cette façade, elle crève les yeux.

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Je traverse. Entre. Inspire. Panoramise. Me retrouve entouré d’un étalage Calderien qui capture le regard. Dans la boutique toute en hauteur sont suspendus des emporte-pièces de toutes tailles et formes, qui brillent et scintillent, donnent des idées, mieux, des envies de sablés à croquer, d’anniversaire-poissons, de fêtes-abeilles ou dessert-grues, des milliers de déclinaisons qui transcendent le rond et la géométrie.

Passée cette curiosité, commence pour moi une véritable quête.

Chapitre III

Où l’on cherche, et l’on trouve, un trésor

En cuisine, on aspire à l’accord parfait entre casserole et fouet. Longueur, profondeur, épaisseur, forme, fond, matière, que le raclement soit puissant, que la texture se développe, il faut que ça monte, que ça mêle, que ça prenne et que s’intiment les parties. La casserole et le fouet, c’est le sexe sur le feu. Et moi, immergé dans la boutique, j’ai connu une épiphanie imprévue face aux ustensiles – me suis mis à la recherche du couple parfait, l’adéquation idéale, l’union nécessaire de la casserole et du fouet. Et j’ai été comblé. Par les fouets d’abord, de l’ustensile minuscule tenu entre deux doigts pour aérer discrètement un petit Martini avant de réintégrer élégamment la poche poitrine d’un veston sur mesure, jusqu’aux mastodontes ventrus qu’on manie, tel Du Guesclin son épée, au moins à deux mains, suant et tournant comme un bœuf sur sa roue autour d’une marmite géante pour pensionnat de sumotori. La préciosité des petits, compléments indispensables et futiles d’un Gatsby en voyage, m’a paru ridicule, mais je me suis découvert adorateur inconditionnel de leurs frères les géants, et d’un en particulier, phénomène galvanisant de plus d’un mètre de long muni d’une poignée ergonomique, et à la tête altière fièrement plantée de longs et fermes cordons d’acier.

Mon choix arrêté, avant de conclure j’ai repris mon parcours, arpentant les étages à la recherche des casseroles, écartant de la tête les emporte-pièces suspendus, jusqu’à la collection de contenants. Là, tout est forme et variété, corps, manche et solidité, métal embouti, riveté ou fondu, exposition des ronds les plus beaux, brillance du cuivre et matité de la fonte, densité rassurante et poids bienveillant, bannissant l’aluminium ou l’étain, et j’ai craqué sans hésitation pour une petite, me voyant napper une assiette d’un tour de poignet, versant une chaude émulsion sautillante sur un carpaccio de Saint Jacques, une crémeuse épaisseur épicée sur un turbot fermement rôti, un suc d’herbes réduit à l’ultime sur une galette de pommes de terre.

Casserole en main, brûlant de désir, je me dirigeai de nouveau vers l’espace des fouets, fantasmant déjà le plaisir en cuisine de mes deux trouvailles prêtes à se mesurer, l’une fouettant l’autre, l’autre recevant l’une. C’est alors qu’une réalité brutale m’a sonné : le fouet que j’avais projeté d’acheter ne pénètrerait jamais l’intérieur de ma casserole.

Chapitre IV

Où l’on redécouvre qu’à chaque taille, s’accorde un pied

Casserole emballée, fouet finalement délaissé, l’utopique union me titille encore quand nous sortons de la belle boutique.

Mais enfin, qu’est-ce que je croyais ? Envahi d’Orient, enivré d’exotisme au goût d’improbable et de fantastique, bercé d’assemblage universel, aveuglé par l’obstination forcenée de My husband qui does not fit, j’en avais oublié tout mon Cendrillon.

Un pas après l’autre, la façade derrière moi, j’abandonne lentement mes aspirations incompatibles. Dans une fin d’après-midi à la lumière presque nocturne, nous repartons sur Kappabashi dori, direction Asakusa, le pont, l’eau qui borde à l’est. Délaissant le temple, la porte et les touristes, nous marchons. L’air de février est doux. L’inimaginable impossible de ne jamais revenir ici nous guette (mais nous ne le savons pas encore).

 

 

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