Chez Jean-François

Bon, tu es français, comme moi. Tu aimes ton pays, parfois. Tu le supportes, souvent. Mais jamais, jamais tu ne cherches à le retrouver quand tu peux, enfin, te barrer.

On n’est pas râleur pour rien !

Non, quand tu sors de ton hexagone irrégulier et massif au centre mal placé par un géomètre ivre, tu ne cherches pas la baguette, le béret, la Renault Clio ni la matinale d’Inter. Quand tu te barres, tu te barres. Tu veux vivre loin, intensément, différemment, voir du neuf, entendre parler autre chose, ne plus supporter toutes ces phrases aux voyelles éteintes, sans souffle, gorge ni accent tonique. Tu ne veux plus voir la verdoyante richesse de la campagne qui t’ennuie, l’agitation prétentieuse des villes qui te gavent, même la majesté montagneuse ou la mer impériale, tu préfères la retrouver, mais ailleurs.

Tu es donc, comme moi, un Français à l’étranger.

Et quel étranger plus étrange, plus pénétrant, plus insidieusement différent que celui que t’offre le Japon ? Sa Tokyo, sa culture, ses questions, sa nourriture ? Quand tu arrives à l’Orient, à la recherche perpétuelle du soleil levant, à peine ta basket touche-t-elle le sol encore tremblant du dernier séisme, à peine tes yeux se posent-ils sur l’océan toujours agité du dernier typhon, que tu respires.

Enfin loin ! Enfin seul ! Enfin tranquille.

Et puis, tu restes. Un peu. Tu travailles, tu visites, tu t’émerveilles. Tu crois comprendre, mais ne captes rien. Tu ne prétends même pas t’intégrer, tu fais juste semblant de ne plus être perpétuellement étonné. En vain. A Tokyo, tu ne peux que crier d’extase permanente, tant tout te touche, tant tout te trouble. Et quel manger, of course ! A tellement bien manger des bêtes crues, des soupes vives, des légumes croquants, du tofu polymorphe, des grillades d’abats, des petites brochettes, à tellement bien manger que tu te trouves en pleine forme, sans une once de regret pour les quelques kilos qui t’ont quitté tranquillement, sans même te dire bonsoir.

Donc, tu es ce voyageur heureux qui ne veut qu’une chose : ne pas rentrer chez soi. Rester loin, longtemps, encore.

Alors, pourquoi, parfois, ton nez se dresse-t-il à l’approche de cette boutique peu engageante en pleine effervescence du centre commercial Mark City à Shibuya ? Pourquoi, parfois, détournes-tu le regard pour ne pas ralentir devant l’étalage incongru qui t’intercepte à chaque passage ? Aurais-tu peur de quelque chose ? De craquer, peut-être ? De violer tous tes principes de voyageur libre et fier ?

De t’avouer, vaincu, que tu t’offrirais bien un petit quelque chose de là-bas ?

Les premiers jours, quand tu passes devant Chez Jean-François, tu ris. Tu te gausses. Tu te moques des grands blonds et gras qui trempent un faux croissant dans un faux crème. Tu t’apitoies devant les locaux qui tentent une escapade parisienne au son répétitif de l’accordéon. Tu te plaques un sourire extrêmement supérieur devant les routards fraîchement débarqués qui s’offrent une dernière salve d’Occident avant de plonger définitivement. Non, ce n’est pas à toi qu’on la fera !

Pourtant, insidieusement, sournoisement, le doute s’installe. Tu entends bien de partout que Japanese do it better, toi-même t’en es convaincu en goûtant le whisky (que tu n’aimes généralement pas), en savourant la génoise (que d’habitude tu méprises), en allant même tremper tes baguettes dans des spaghetti alla napolitana parfaitement honorables. Tu sens, peu à peu, le doute qui taraude. Et si ces croissants, et si ces pains chocolatés, et si ces lardons, ces olives qui débordent de la fougasse, étaient aussi bonnes que les vrais ?

Pire : et s’il étaient meilleurs ?

Année après année, jour après jour, passage après passage, tu as délaissé Chez Jean-François, sans arriver à te débarrasser complètement de l’idée d’essayer. Il t’a fallu attendre cette fois-là, deux jours finals à Tokyo après la montagne, deux jours à temporiser avec ampoules aux pieds et du vague à l’âme, cette presque toute dernière fois où tu t’es retrouvé, ordi dans le dos, agenda libéré, attendant un avion qui viendrait le surlendemain, il t’a fallu céder sans te l’avouer, t’installer, comme par inadvertance, un matin devant un allongé, un croissant et une brioche à tête.

Et malgré la musique, et malgré les bérets, kiffer.

Mais quand je dis kiffer, je dis sur-kiffer, ultra-jouir, extra-balle de plaisir, tu t’es vu avaler en trois bouchées le feuilleté bien humide de beurre à forte empreinte carbone, tu t’es vu, un peu calmé, tremper lentement ta brioche à tête importée dans la grande tasse de café, savourer les fils qui se tressent sur ta langue et la caressent, tu t’es vu te relever pour, gourmand, t’enfiler un petit pain aux olives bien au thym. Tu t’es vu, grand pas trop blond et plus trop gras, redevenir bête occidental toujours de passage s’avouant que ce bouge, s’il n’avait aucun charme, ne manquait pas de répondant.

Contenté de ton gras sucré, feuilleté et levé, rassuré de n’avoir provoqué aucune foudre orientale en te laissant aller, tu finis ton café, envoies tes derniers mots, regardes tes photos, remballes ton ordi. Adosses ton sac. Quittes la boutique.

En te voyant t’enfoncer dans Mark City en direction du dinosaure de Dogenzaka, je me dis que, finalement, tu ne m’es pas étranger.

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