Tokyo risotto

Si je vous demande : avec quelques cèpes bien couronnés, un paquet de riz carnaroli au beau grain opalescent, mon wok à tout faire, une bouteille de Chablis, que préparer ? vous me répondez : un risotto, évidemment !

D’accord. J’aurais dit pareil.

Alors, pourquoi une telle hésitation ? Pourquoi fixer mes ingrédients simples et savoureux d’un air inquiet ? D’où me vient la pointe de reproche à moi-même dans mon propre regard, pourquoi me tourner sans cesse, machinal et désespéré, vers la fenêtre, regarder d’un air rêveur et jaloux les traînées blanches sur fond bleu ? Oui, que m’a fait d’avance ce risotto pour qu’à ce point je ne m’y lance pas ? C’est simple : je suis anxieux, angoissé, non, je suis paralysé à l’idée de créer un vide dans l’espace extrême-oriental de ma petite étagère à épices et condiments.

Dans ce presque vide, un petit paquet. Dans ce petit paquet, un sachet. Vaillant. Prêt à donner. Odorant. Concentré.

Un sachet. Un unique sachet.

Mes yeux fixent la marque, lisible en tout petit anglais entouré de kanji, katakana et hiragana : Kayanoya.

Kayanoya… je ne suis pas près de te revoir…

Quelques souvenirs inscrits dans mon disque dur tokyoïte émergent en vrac : au sommet des collines de Roppongi, Maître Takeshi Murakami au double regard psychédélique qui nous présente à ses cinq cents arhats renouvelant le bouddhisme japonais. Une promenade introspective le long des murs tendus de personnages mythologiques revisités, sauveurs d’un monde dévasté (à l’époque) par la catastrophe de Fukushima, modernes arhats dont la venue est toujours nécessaire aujourd’hui, inspiration, dévotion et bravoure à réinventer pour notre microcosme mondial confiné.

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Après, descendre les cinquante étages de la tour Mori, nourris de la force foisonnante des archétypes profonds et modernes de Murakami. Son épique inspiration ne nous quitte pas, nous accompagne jusque dans la rue, tout en bas. Nous marchons sans effort. Portés par son souffle, et l’élégante immensité de Tokyo vue de haut.

Et voici que : Tokyo Midtown. Centre commercial luxueux (pléonasme local) qui ne semble mériter qu’une pause distraite et gourmande avant de nouvelles visites exaltantes. Quelques boutiques, on passe. Un café ou un chocolat dans une épicerie fine et italienne, on prend, puis on passe. Un autre fois, on reviendra voir l’autre musée un peu caché au fond du jardin, joli pavillon d’architecture et de design, mais pas cette fois. Cette fois, encore étonnés des arhats, on passe, s’apprête à sortir. Tourner le dos au faste banal.

Et voici que : Kayanoya.

On longe, on ralentit, insensiblement, juste un regard… peut-être se laisser tenter…

Alors, on passe ?

Non : on s’arrête. L’essence du Japon qui se mange est là, devant nous, offerte, on ne refuse pas l’offrande. Nous entrons, saisis de la douce atmosphère de religiosité qui accompagne ici le visiteur gourmand. Car le Japon est un temple où de gentilles bonnes sœurs se chargent de nourrir une population de fidèles. Aux petites échoppes on les voit, la tête vêtue d’un simple fichu, préparer inlassablement les bentos, aligner les maki ou égoutter les tempura. Haussant le ton on les trouve dans les confiseries, surmontées d’un cornet plus élaboré, tout sourire pour vous présenter la pâte de haricot rouge la plus fine, le mochi le plus élastique ; et jusqu’au plus haut de la gamme, dans ces magasins de luxe gastro-nippon où elles récitent une litanie improbable, chocolat français, gâteau autrichien, macaron mondial, fraise glacée de chocolat vendue à l’unité. Partout elles s’affairent, glissant sur des pieds qui effleurent à peine le sol, se déplaçant comme des auto-tamponneuses qui calculeraient avec soin leur ballet réglé de presque collisions qui, d’un coup, hop ! s’évitent et repartent, et encore hop ! se lancent à l’assaut efficace et poli d’un client dérouté, tissant le coussin d’air de leur magasin d’un réseau subtil et dense.

Chez Kayanoya, temple dans le temple, des femmes coiffées vous chapeautent avec dignité et dévotion. Passée la porte, commence sous leurs auspices une promenade pleine d’esquive et de froissement dans ce couvent laïc et gastronomique. Des rayons bien alignés d’emballages étanches bien refermés portant l’image de ce qu’on imagine être la fabrique originelle et familiale,  rien de sensible, rien de tangible, seule l’imagination des papilles permet d’anticiper le bonheur qui sera.

Le secret, chez Kayanoya, est dans le sachet. Une multitude de nuages en papier mousseline d’un brun translucide qui recèlent la poudre magique, nuages qu’on ne peut connaître avant le retour chez soi, alors on accumule, on prend sans trop savoir – Ah ! heureusement qu’il y a de l’anglais caché sur un coin du paquet – alors je reprends, en connaissance de cause maintenant, déterminé que je suis à refaire mon stock de stock, et puis, tant pis pour la surdose, je perds le jugement et m’encombre de trois ans de dashi, une demi-génération de bouillon au kombu, de longs mois de nombreux hivers de bouillon de légumes. Au détour d’un rayon, attention, addiction ! ne le sais pas encore, mais je ne pourrai bientôt plus me passer de la sauce au sésame goma dare qui accompagne… qui accompagne ? Non ! Qui magnifie, qui encourage, qui sublime, qui démonise ce que vous lui offrez, à elle, comme accompagnement, poireau tiède ou soba froids, petite bouchée de poulet pané, délicates asperges en tempura ou fondue shabu shabu. Enfin, télécommandé vers la caisse par ma très serviable à cornette, précédé de ses glissements sereins et sourires indélébiles, j’accroche au passage un dernier paquet, un petit paquet juste pour essayer que je glisse à grand-peine dans mon panier déjà trop rempli, une poudre de champignons dont j’imagine que, peut-être, elle ferait du bien à mes préparations.

Je ne croyais pas si bien dire. J’aurais dû en prendre plus. Bien plus. Vraiment plus. Mais, confiant dans l’avenir, convaincu de la spirale intemporelle des femmes à chapeaux, j’avais décidé de ne pas trop me charger, satisfait que j’étais à l’idée de garder un ancrage pour me tracter de nouveau vers Tokyo.

Alors, maintenant, mon ultime sachet pour potion magique à la main, j’hésite, je temporise, et je regrette. Et puis j’abdique, laissant tomber du bout des doigts le sachet de poudre aux champignons de Kayanoya dans l’eau du bouillon de mon Tokyo risotto.

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