360 points de vue du Mont Fuji

Quatre heures du matin.

Je me lève. M’ébroue. M’étire. M’habille rapidement, avec précision quand même. Ne pas oublier la montagne qui attend.

Quatre heures et demie. Je sors dans Nishi Shinjuku déserté, remonte vers l’hôtel Hilton, tire tout droit entre les buildings de l’administration municipale de Tokyo, au-dessus de la longue galerie souterraine qui mène elle aussi à la gare de Shinjuku.

Premier objectif : atteindre la gare. Ensuite, la traverser.

En soi, cela pourrait être le but d’une journée se suffisant à elle-même, justifiant les chaussures de marche, la veste en gore tex, les gros gants au cas où et un sac à dos avec pique-nique pour une petite expédition. Une autre fois peut-être, cela pourra se faire. Une autre fois, peut-être, je me laisserai trimballer dans les allées dendritiques de la gare de Shinjuku. Explorer ses recoins, me tromper sans fin, humer ses restaurants bruyants et appétissants. Remonter le flot de ses gens.

Mais pas aujourd’hui, non. Pas ce matin à quatre heures quarante-cinq alors que j’aborde, presque seul, les couloirs de la gare et que je dois être à l’heure à mon rendez-vous. Ce matin, pas le temps pour l’errance. J’ai repéré mon trajet la veille, je sais ce que je dois longer, ce que je dois dépasser, à quelle enseigne je dois tourner, mon parcours est agi par la succession de panneaux jaunes électriques qui me guident comme une balle de pachinko vers le bon orifice de la gare. Grâce à eux, je me dirige d’un pas énergique (même si légèrement inquiet) vers la sortie est.

Cinq heures. J’émerge à l’heure, pas le premier, pas le dernier, juste à l’heure dans la nuit encore bien sombre d’un tout petit matin de mai. Quelques minutes et nous voilà six, en tenue, prêts à grimper. Six sans compter D… notre guide, barbe rieuse et humour déjà là malgré l’heure. Aujourd’hui, D… nous emmène au mont Fuji. Loin de la foule qui l’assaille pendant la saison d’été, nous sommes assurés de grimper tranquillement, à peine accompagnés de quelques alpinistes qui comme nous préfèrent les crampons et piolets aux sandales et casquettes.

Le trajet est calme et rapide, le temps de quelques rendormissements et petits rêves furtifs et matinaux, jusqu’au point de départ. Depuis l’altitude de 2300 m, nous attend un joli dénivelé de 1400 m sur une neige printanière qui cramponne encore bien. Le temps de chausser, et nous voilà partis. Chez moi, une inquiétude persiste – pas celle de me perdre, la lumière est fantastique, le bleu omniprésent contre le blanc hésitant des pentes basses. Non, celle, plutôt, de perdre pied. De sentir un genou céder, une rotule claquer, ne pas assurer mon pas. Heureusement, le Fuji m’aide de toute sa simplicité, pure pente évidente qui rend la marche facile, le cheminement naturel, aucune aspérité, ni crevasse ni glacier ni sérac ni rocher, aucun danger au-dessus de nos têtes, aucune inquiétude sous nos pieds. Je me concentre uniquement sur la pente que je pique de mes pointes, et c’est bien.

C’est très bien.

Peu à peu, la vue s’invite, j’anticipe le spectacle, enivré d’avance de la montagne, ses pics et ses dents, creux et ravines, gouffres et abîmes. Je pense, les yeux à peine ouverts, à la grande joie de la vue tout autour, ses multiples accroches qui une fois dépliées font de la montagne un infini paysage.

Alors, je regarde. J’observe. Mes crampons bien plantés, je cherche à voir.

En vain.

Plus haut, peut-être?

Oui, plus haut, c’est forcément mieux. Toujours. Plus de vue. Plus de champ. Une plus longue perspective. Alors, je monte, agréablement, poussé par le bien-être d’être là, la pente évidente, lisse et régulière, le sommet qui se précise. La beauté sera là, je le sais, convaincu d’avance des trente-six célèbres vues, hommages considérables, vénération insondable. Je le sais, je le sens, il est là l’ultime beau que j’attends de toute ma curiosité de voyageur effaçant tout souvenir, poisson rouge toujours prêt à flasher.

La beauté… elle est là, juste derrière… je la sens… Et voici la porte qui nous accueille au sommet ouvrant sur le cratère. Je vise à travers : il est là, et bien là.

Le cratère est terreux, sombre et sans rythme, pente sablonneuse qui s’enfonce lentement jusqu’au cœur de la terre mais on ne le voit pas, chantier du Fuji comblé des matériaux qui l’ont construit, gravats abandonnés là une fois les pentes érigées. Il est là et bien là, ce cratère sans charme, sans ampleur, même pas empli d’un lac d’altitude qui comblerait ses absences.

Tant pis. Il doit y avoir autre chose à voir.

Je progresse sur sa tranche, enthousiaste d’avance à l’idée de voir loin, depuis cette courbe culminante à la large circonférence, toutes les magies qui fondent sa réputation. Cette montagne sacrée n’est pas qu’une épreuve, elle offre, nécessairement, des vues, de l’ampleur, des grandeurs à qui sait les atteindre.

Ou pas…

Plus tard, je comprendrai.

Assis dans le restaurant à la serveuse gracile dotée d’une voix métallique et puissante maquillée telle une actrice de kabuki pour déposer devant moi le bento du soir, je comprendrai. Décortiquant avec application mon poisson finement mariné de miso, bien grillé, aux belles ouïes toutes ouvertes et aux petites dents pointues qui évoquent la dentelle, je comprendrai. Plus tard encore, rassasié, comblé de ma journée de vingt heures, finissant un verre de vin installé confortablement à regarder le public se clairsemant du restaurant italien à côté de mon hôtel, sans regret d’avoir choisi mon typique menu tokyoïte mais un peu intrigué des magnifiques pizzas aux trottoirs fort napolitains, je serai d’accord. En harmonie avec l’ensemble. Heureux de sentir mes jambes, fourbues, mes genoux, solides, mes poumons emplis, mon Fuji, gravi.

Oui, plus tard, je comprendrai. Mais pas maintenant.

Maintenant, je complète mon manège autour du cratère et n’aperçois que la plaine, à l’infini, l’océan au sud qu’on devine à sa vapeur, les grattes-ciels de Tokyo peut-être, à peine les belles Alpes au nord.

Sans plus tarder, nous redescendons.

Le mont Fuji, platitude sommitale évocatrice d’une montagne antithétique, fait partie de ces merveilles dont il vaut mieux rester loin.

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