Nippon grammophon

La musique classique a bercé, ou plutôt, en version anglaise, a « rocké » mon enfance, déferlant en vagues puissantes et impitoyables lorsque ma mère, se croyant seule, mettait Don Giovanni à donf’, faisait sonner Zarathoustra en mode heavy metal, invitait pour un thé d’obsédé Goldberg et ses interminables Variations qui m’ont fait découvrir la force tranquillisante des mathématiques. Depuis ma chambre, je slalomais entre les notes féroces des quatuors de Bartok. J’étais emporté sans égard pour un long Voyage d’hiver. J’entendais, sans savoir s’ils finiraient un jour, les quatre derniers lieder. Et d’autres encore. Du baroque au classique, des Romantique à la musique sérielle, je connaissais tous ses disques qu’elle extrayait de pochettes frappées du logo jaune et historique de la Deutsche Grammophon. A défaut d’être bien français – on écoutait peu Debussy ou Ravel, encore moins Massenet, Offenbach ou Bizet – cet univers acoustique était bien européen, tout-à-fait occidental, et franchement imposant, reléguant sur son impérieux passage toute velléité de musiques plus populaires, plus contemporaines, plus légères. De cet entourage musical puissant, tonal et composé, une évidence émerge : les sons qui n’ont nourri n’ont pas plus de rapport avec Tokyo que le sashimi de fugu avec le canard à l’orange ou une console Mario Kart avec un bilboquet.

Autres temps, autres mondes, autres notes.

Et pourtant…

Il existe à Tokyo un paradis pour la musique perdue. Une maison dans le quartier de Nishi Nippori visitée directement au sortir de l’avion, lorsque les impressions s’impriment, non, lorsque les impressions se gravent tant on est désorienté. Malléable. Ductile. Les yeux bizarres en face de rien du tout. Après avoir consigné nos sacs dans le labyrinthe bien organisé de la gare de Tokyo, puis repris le métro, M… et moi nous nous sommes mis en marche entourés de notre bulle translucide et ouatée prête à se déchirer pour nous livrer, le cerveau bien dénudé, à la re-re-redécouverte de la ville-monde stupéfiante. Car Tokyo possède au plus haut point cette qualité d’être une ville-monde, pas tant dans sa diversité architecturale, évidente, ni par sa démesure, incontestable, mais par son unité temporelle sous-jacente. Tokyo la ville-monde transcende le passage du temps et la diversité des époques dans une continuité sans défaut. Aucune trace de révolution, de rupture ni de faille, Tokyo dont le passé s’accole au présent dans une gestation permanente du futur est une et indivisible, en ce sens, éternelle – chose que l’on ressent d’autant mieux que l’on est bien décalé.

Après quelques détours, nous arrivons dans l’ancienne maison devenue musée d’un certain Kusuo Yasuda. Nous la visitons. Sagement. Pas complètement présent, pas tout-à-fait à mon affaire, je glisse d’un tatami à l’autre, d’une perspective sur le jardin à un salon occidental, d’une cuisine étonnamment contemporaine avec verrière et îlot central à une salle de réception.

Vu, déjà, tout cela. La grande demeure bourgeoise qui fête ses cent ans est, certes, historique, lumineuse, élégante, mais ne me touche pas. Pas plus que ça. Vide, froide et inanimée, elle ne m’offre aucun ressenti. Jusqu’à cette presque dernière pièce avant la sortie, un salon de musique à l’ambiance étrangement familière. Sur un mur, quelques pochettes de disques aux codes oubliés, 33 tours aux couleurs de la Nippon Grammophon, 78 tours vestiges d’une époque bien révolue, couvertures de 45 tours à l’effigie de stars du Ryukoka. Devant ce mur, sur une petite table, un électrophone, et son maître qui propose fort aimablement de nous passer de la musique.

Alors là, oui. J’approuve. J’écoute. Replonge. Me dépose en petites strates sur le sol en paille de riz de cette maison familiale et bourgeoise qui, loin de chez moi, dans le temps, dans l’espace et dans la culture, fait la jonction. De quelques notes acides au grain légèrement poussiéreux échappées d’un vinyle bien creusé, me voici reparti dans une autre atmosphère, une autre géographie, une autre musique – et pourtant tout se mêle. Le chemin des notes à l’oreille me mène à l’état que je connais, d’être absorbé. Liquéfié. Baigné par le sonore et fidèle frottement de l’aiguille. Une prenante sensation d’appartenance universelle qui dure quelques minutes, jusqu’à ce que, taquiné de trop près par les chapelets aigrelets de la variété des années 50 qui détonnent avec ma vie rêvée des notes, je finisse par attribuer ma mini-transe orientale à mon état proche de Mexico, ou de Bornéo, voire, de Montevideo, un drôle d’état transitoire qui demande impérativement une reprise en main, de l’air bien frais, un état qui soudain exige de l’action, du mouvement, beaucoup de maintenant et le plein d’énergie pour ne pas sombrer.

Alors, nous sortons. Errons dans la lenteur agréable d’une foule familiale et dominicale. Cherchons un repaire pour réaligner nos corps dans le nouvel espace-temps. Et trouvons, au détour d’une des rues bien fréquentées du quartier, un insolite café au charme évident. L’espace est profond, un ancien atelier, hangar ou menuiserie, sa façade largement ouverte sur la rue. Au comptoir à l’entrée, plusieurs sourires pour nous accueillir, et commander. Pour s’asseoir, une grande table d’hôte en bois épais, à laquelle sont déjà installés deux couples, qui nous attend. Plus à l’intérieur, quelques petits recoins avec table, plus intimes, pour familles le dimanche après-midi, pour amoureux, étudiants ou conspirateurs le soir en semaine. Nous nous posons, simplement ravis. Le corps, fatigué du vol de nuit, de la journée qui s’enchaîne, détendu des notes qui dansent encore dans ma tête, se dépose confortablement sur la chaise.

Voilà.

Nos sourires s’étendent. On nous apporte à manger, une composition bobo-Tokyo saine et simple de graines légumes et riz coloré qui remplit son rôle d’aide à la récupération sans faillir. Sans laisser non plus tellement de souvenirs. Le salon de musique a suffi à me nourrir, le repas ne sera qu’utilitaire.

Mais, peu importe…

Nous sommes à Tokyo.

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