Tokyo coffee cakes

Sumimasen… kohi koudasaï ?

Les trois mots qui inaugurent mon Japonais d’arrière-cuisine sont censés me faire survivre (c’est le petit guide dans ma poche intérieure qui le dit), pourtant ils sonnent comme la plainte désespérée de l’Occidental en mal du liquide noir, amer, énervant, concentré, aux vertus mystérieuses et décriées, de l’acide breuvage qui fait les petits matins blêmes et les débuts de fin de nuit blanche. Le café – car bien sûr, kohi, c’est lui – fait partie des premières habitudes à poser au vestiaire des nouveaux-nipponés, avec la fourchette, le dépassement sur l’escalator et l’impatience au passage piéton. A peine arrivé à Tokyo on le laisse, pauvre café, se rappeler à des jours meilleurs, saveurs chaudes et odorantes d’Amérique ou d’Afrique, torréfaction urbaine et envoûtante des Illy de Trieste, Coutume parisien ou Kimbo napolitain, on s’en éloigne en rangeant son passeport avant de prendre un premier petit déjeuner digne de ce nom, et donc : japonais. Et sans café.

Quelques jours et quelques séjours plus tard, s’il m’arrive encore de chantonner ce mantra : sumimasen… kohi koudasaï ? c’est moins fort, sans conviction, refusant seulement d’abandonner définitivement toute velléité d’habitude, me demandant si, vraiment… si, enfin… me demandant, légèrement dépassé, si je fais bien de continuer d’essayer les coffee shops de Tokyo à la recherche de la boisson perdue.

Dans le doute, j’arpente la rivière Sumida, branche décalée et urbaine du fleuve Aka qui cisaille la face est de Tokyo descendant d’Asakusa, je m’enfonce dans la nuit rapide et prenante de la fin janvier. Un sur-calme m’imprègne, l’humidité légère de la rivière en douces couches, l’obscurité trompée des lumières de la ville est accueillante. Une certaine nostalgie peut-être… un léger vide… une marche toute de douceur. De simplicité. Des respirations régulières la rythment, la promenade au-dessus de l’eau est longue, rectiligne.

Mais alors, pourquoi cette odeur de café me poursuit-elle ? Que vient-elle faire ici, cette émanation de kohi déplacée que je ne reconnais pas, dans ma ville du soir ?

Je longe l’eau au pied d’immeubles résidentiels, croise un rare chien, un couple. Un homme seul. Puis, personne, pendant plus de cinq cents mètres. Au loin j’aperçois une petite guérite, un endroit très tranquille du bord de l’eau. M’insiste cette envie étrange de boire un café, peut-être le souvenir d’une autre marche longue, calme et rectiligne dominant l’eau, le long de l’Adriatique, à Trieste. Cette envie me taraude, imprime dans mes narines des effluves négligées. Alors, je décide de tenter ma chance. Entre. Prononce la formule magique : Sumimasen… kohi koudasaï, et ressors m’installer sur la terrasse. Face à moi, l’eau est lourde. Sur la rive opposée, le bar en plein air d’un hôtel. Des silhouettes flottent comme de la fumée dans la nuit. Je reçois un café qui va, je le sens, passer sans laisser de trace, chaud et réconfortant, rien de plus. M’évoquant à peine la spectaculaire distillation siphonnée bue à Nagasaki, le facétieux capo in B dégusté au comptoir d’un café à Trieste, le shot de ristretto survitaminé reçu Piazza Navona. Un café long, large et sans puissance, drip coffee issu d’un petit filtre appareillé comme ceux qu’on trouve dans les kombini et qui se pose telle une passerelle au-dessus de sa tasse ; se remplit lentement d’une eau bouillie, et goutte, activant au passage quelques lointains arômes de café, comme à distance, comme une réminiscence. Aucune brutalité, aucune percussion, aucune force de nature dans les gorgées que j’avale, aucune impulsion soudaine, aucune électrocution consentie. Une simple descente indolore le long de l’œsophage, une sensation de légèreté, de discrétion.

Le café bu, je repars. Rejoins le coude vers la rivière Kanda. Je traverse, continue jusqu’à Ginza, quartier à l’ostentatoire absence de charme que je quitterai rapidement pour rejoindre mon ouest préféré. L’envie de café m’est passée, cédant la place à l’envie impérieuse d’un accompagnement, petit, ou plutôt, grand « plus » qui saura rendre vie et force au succédané que je viens d’avaler. Car, un café, demandez à tous les Viennois, tous les Berlinois, tous les Stambouliotes, tous les Athéniens, demandez à tous ces gens au palais bien éduqué, ne se boit qu’accompagné. D’un chocolat, d’un gâteau. D’une bouchée de plaisir qui apaise l’amertume et adoucit la glotte, d’un croquant de saveur douce qui flatte les papilles et efface d’un revers de sucre les amères traces de la boisson. Et mon café fluvial, tout faible qu’il était, m’a convoqué le plaisir, réveillant d’une voix faible mais sincère les plus ancestrales habitudes, demandant, poliment mais sans tergiverser, que je l’accouple.

Dont acte.

Sentant mon impatience grandir, je déroge à la marche et enchaîne depuis la gare de Tokyo quelques stations de la ligne Yamanote jusqu’à Harajuku, prêt à fausser compagnie à ma nostalgique mélancolie, apaiser le manque de shot de mon pauvre café du fleuve par un shoot d’une autre source. Bravement je descends Takeshita dori, sourd aux Kawaïries qui défilent de part et d’autre de moi, remontant ce torrent à la verdeur impétueuse qu’on ne peut jamais descendre tant chaque sens en est dense, j’affronte les flots contraires de Shibuyettes* en maraude, de touristes écarquillant, rebondissant d’un magasin à 100 yens à une fripe de mangas à un vintage de western, propulsé dans le pachinko humain vers le but de mon voyage.

Voilà !

Au beau milieu de Takeshita dori, se dresse le temple du chou, la synagogue de l’éclair, la mosquée à la crème, l’église aux gourmandises, le palais impérial du croquant éponyme : Zakuzaku, boutique de Harajuku. A la seule vue des fidèles qui patientent, toute fadeur de saveur, toute hésitation de bonheur, toute pâlitude décompensatoire du café mal passé sont oubliées. Ici, ça mord. Croque. Kiffe. Reprend. Et ça revient, sans cesse, refaire le plein de plaisir sonore et crémeux. Dans la file de la fin de journée qui ne s’étiolera qu’à la fermeture, je patiente, prêt à m’abandonner au meilleur chou croquant de la création, prêt à dire à Odette : rentre chez toi ! A l’Eclair de génie : va-t-en ! Et à Laurent Duchêne… bon, Laurent Duchêne, tu peux rester, mais regarde. Et apprends.

Le chou croquant de Zakuzaku, long d’un petit pied, est rempli, amoureusement et au dernier moment, par d’habiles mains gantées, d’une tropézienne pâtissière hors pair. Toujours frais il garde la prestance de sa forme longiligne parsemé d’éclats explosifs et, lorsque tu peux, enfin, après avoir tant salivé, lorsque tu vas, c’est maintenant ou jamais, te sustenter, lorsque tu ressors accompagné de tes vingt-cinq centimètres de plaisir pour, fendant le flot de Takeshita dori, t’écarter légèrement, poser tes fesses sur des marches et porter à la bouche, bref, lorsque enfin tu le manges, tu ne sais pas encore par quel extrémité la jouissance va s’emparer de toi : par la main, qui tient sa ferme et tendre consistance duale d’un geste tout d’équilibre et d’anticipation ? Par le nez, agile décodeur du message capiteux de la crème vanillée mâtinée de la noisette du croquant ? Par la langue, peut-être… ?

Oui !

Par la langue bientôt caressée d’une crème juste tenue qui s’étend lascivement sur l’organe, le masque généreusement d’une couche de bonheur. La langue qui, visée au cœur, reste immobile, ne sachant quoi faire, tétanisée par tant de plaisir, elle attend que Zakuzaku fasse le travail, mais il aime jouer, lui aussi, retarder l’ingestion, il profite, garnement, de sa station linguale et s’attarde. Ah ! Mais voilà que ta main s’agite, la baguette qu’elle tient mérite plus que ça, ne veut pas rester dans le froid, s’attend à être taquinée, malmenée, déchirée, écrasée, l’enveloppe de pâte à chou t’intime de passer à la suite, elle t’ordonne, baguette pleine de persuasion, d’avaler.

Alors, avaler. Et puis recommencer.

Assis à côté, quelques heureux d’avoir pu se faire servir dégustent en silence pendant que, devant la boutique, une masse humaine polie mais déçue se disperse : 20h déjà, le rideau est tombé.

A petits pas sautillants d’une joie retrouvée, le ventre comblé, la bouche épanouie, le triste café finalement bien accompagné, je redescends Takeshita dori, nonobstant les passants, enfile Cat street à cette heure moins fréquentée, léchant négligemment quelques vitrines sportives et marquées, et retrouve mon quartier.

Dans ma chambre, je finis mon dîner de quelques gouttes d’eau chaude traversant un sachet de drip coffee digestif. La boucle est bouclée

*Shibuyettes : adolescentes se déplaçant par paire en mini-jupe, Doc Martens et ongles artificiels, sillonnant Takeshita dori à la recherche de la fringue perdue (merci Antonio L.)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s