Dernier rappel

Le musée Nezu frôle le paroxysme de la grâce discrète. L’élégance suprême. La modestie des apparences sublimées par la beauté, et juste une touche d’hypocrisie. Pour s’y rendre, il suffit d’emprunter la rue qui descend de la station d’Omotesando vers le quartier huppissime de Minamiaoyama. Longer les devantures exposant les marques les plus reconnues, créations siglées, plissées, déchirées ou brûlées qui peinent à éclipser les architectures affirmatives, lumineuses et superlatives des boutiques ; oser, parfois, se renseigner sur une étiquette qui pendouille – non, nous sommes à Tokyo – sur une étiquette qui se dévoile élégamment, ne révélant qu’une infime partie de ses chiffres si nombreux pour ne pas rebuter. Repartir sans rien débourser vers la vague végétale qui caresse de son bruissement léger la façade du musée. Rester concentré sur l’objectif qui se dissimule, encore, cette fin de la rue qui se fait attendre le long de la descente lente, agréable et semée d’appâts siréniques au luxe si discret. Si peu ostentatoire. Si raisonnablement extrême.

Le musée Nezu ne se visite pas tellement, tant les collections qu’il contient sont convenues. Classiques à l’extrême. Caricaturales, presque, d’un orientalisme suranné. Non. Le musée Nezu ne se visite pas. Il se vit. Simplement revêtu de sa verte et souple tunique de bambous, il invite à une lente pénétration jalonnée de longs préliminaires pour, enfin, atterrir en son jardin. Et d’extase, s’y pâmer. Le jardin du musée Nezu – parc ? jardin ? sanctuaire ? – est le but ultime, la véritable découverte, à la fois discret et évident, lieu merveilleux de pierres, vert, allées et recoins, pétillement sonore de l’eau qui vous guide d’une main légère, lieu de simplicité, d’harmonie, de bien-être, de plaisir.

Lorsque, apaisé, relaxé, détendu, je quitte le musée, je ne sais plus ce que j’y ai vu exposé, je sais ce que j’y ai ressenti. Une invitation à la jouissance dans la retenue, le relâchement et la tranquillité qui, maintenant, convoque d’autres envies. Les notes douces du vent, l’écoulement lent de l’eau, la force tranquille des pierres ont éveillé une envie de plus brutal, de plus sonore, d’un autre ressenti, musical encore, mais plus fort. Ardent. Vibrant. Enthousiasmant. L’envie d’agiter mon corps au rythme d’une basse, aux « ra » du batteur, au souffle du saxophone. de déchirer l’enveloppe de délicatesse qui un temps m’a conquis, et rompre les frontières du corps raisonnable.

Sortant du musée Nezu, je me trouve à l’endroit idéal, mais ne le sais pas encore. Lassé du luxe qui même contenu n’efface pas l’opulence démesurée d’Omotesando, je lui tourne le dos et descends. Allant vers la facilité. Un peu d’inconnu. Je descends, ne sachant pas trop, peut-être Ebisu, peut-être Shibuya? En toute confiance de me laisser divaguer dans ce Tokyo devenu familier, jamais inquiétant, toujours accueillant, je descends, facile, marche cent mètres, et découvre, un peu plus bas dans la rue, le Blue Note. A peine aperçu, déjà des souvenirs : la maison mère new-yorkaise, les imports Japon des années Jazz, les Wayne Shorter, John Coltrane et Herbie Hancock pressés à l’Est, et le logo Blue Note qui frappait les pochettes. Sans hésiter je prends un billet pour le concert du soir, Richard Bona et sa basse à cinq cordes, son son rond au funk bien rythmé et chaleureux.

Il est 19h30 lorsque je reviens m’installer dans la salle déjà presque pleine, prêt pour la longue attente qui rythme mes souvenirs, les trois heures de Chico Freeman, les atermoiements de Zappa et les échauffements de Miles, Bashung et son tempo bien perso, les premières parties insipides et sans fin, les énervements, les montées des cris et des sifflets jusqu’à l’entrée en scène et l’explosion libératrice, le premier accord à fond, le premier riff électrique, la première onde de choc des cuivres, la première voix. Le début de la fin de l’attente, le début de la jouissance, la montée longue du plaisir. Je suis prêt pour qu’on m’improvise, qu’on me prenne par surprise, qu’on me bouscule, un peu, et me donne du plaisir. Je suis prêt et j’attends.

Mais pas longtemps.

Au Blue Note, le concert commence à l’heure, les applaudissements aussi. Le concert, très court, finit à l’heure, les applaudissements, aussi.

Il est à peine 21h quand je ressors, l’impression d’avoir été expédié avec une ponctualité peu commune, une efficacité inhabituelle. Après une montée trop brève et un plateau sans surprise, la redescente est rapide et sans heurt. Docilement, mes pas reprennent leur chemin tranquille et nocturne, résonnant dans la rue comme un clap de fin à Tokyo.

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