Déjeuner au temps du pangolin

Paris ces jours-ci est un festival de marches. Bancs. Quais. Bordures et parapets. Le midi c’est safari, à la recherche du meilleur emplacement pour déguster un roulé de chez Grillé, un embroché de chez Urfa ou Riha Durum, voire, un simple doner de la Voie Lactée. Toutes adresses basiques revenues vite fait dispenser leurs délices agnelles ou vitellines rôties debout, colorées de sauce blanche, accompagnées de croustillantes frites, délicatement déposées sur un pain multi-tâches qui fait assiette, couverts, serviette et emballage.

Muni de sa subsistance, il faut ensuite trouver l’absence de restaurant qui conviendra le mieux : s’installer rue Dussoubs face à l’école élémentaire, placette bien au calme agrémentée d’arbres, de bancs et des joyeux cris d’enfants qui rythment la manducation. Réfléchir rue de Poissy, on est plus dans le sérieux devant le Collège des Bernardins aux moinillons archaïques devenus intellos engagés, savourer sur les marches dans le rythme apaisant des ogives en façade. Se frotter au moderne de la Grande Bibliothèque muni d’une pizza minutées dans le four à tapis roulant de chez IT, ou, si l’envie qui s’exprime est de déchirer, arracher et saliver, oser un déni de Brexit pour les slices de la Brigade ; puis aller s’épouser aux innombrables marches de l’escalier surdimensionné à la pure perspective, bien protégé par les tours gardiennes.

Non, vraiment, Paris même en ce moment ne manque pas d’arrêts improvisés pour le jeu de piste quotidien du déjeuneur solitaire. Les rebords accueillants de la fontaine de Trévise armé du Bo Bun ou du Pho du restaurant éponyme. Un coup de froid, un coup de vent ? S’installer à couvert dans le mal dépoussiéré mais toujours lumineux passage des Panoramas, y attraper du bout des baguettes le karaage de la rue Feydeau – surtout, ne pas oublier sa version namban, sauce tartare japonaise sur panure relevée. Ou encore traverser sans traîner celui des Petites Écuries pour aller, heureux, se servir chez Effendi d’un houmous au beurre noisette qui te rend imperméable au froid le plus extrême. Lorsque s’inviteront le vent doux du printemps, les degrés de l’été, débouler chez Cosi, choisir son pain bien brûlant, le garnir de roastbeef et petites tomates confites, et se hâter jusqu’à l’Académie pour profiter, en sautant le quai du regard, de la Seine tandis que l’on croque.

Place Dauphine, on est bien. Place de l’Estrapade on est au calme. Avenue Trudaine… Place, square, passage, Paris ne manque pas d’endroits juste bien conçus pour manger dehors, en toute liberté, en toute beauté urbaine, en plein le paysage historique. Aucun doute. C’est clair. J’en use, souvent. J’apprécie, d’habitude. Je déguste, parfois.

Pourtant, quelque chose manque.

« Ils » me manquent, les inconnus créateurs dans les salles, terrasses et comptoirs de tous les côtoiements, bruissements, frôlements, heurts et regards. Ils me manquent, les voisins de fourchette qui salent mon assiette, assaisonnent mes idées, épicent ma vie. Ils me manquent, les espaces confinés remplis d’humanité mélangée, de frictions évitées ou de distances franchies, l’animation, les cavalcades, les échanges et les observations. Les discussions bruyantes, éclats de rires ou de voix, les affaires de bureau, les affaires de cœur, les atermoiements. Les vieilles amies qui se retrouvent le midi comme tous les mardis. Les importants qui se vendent, ceux qui les achètent, les importuns qui s’imposent, celles qui les arrêtent. Les couples, tous légitimes mais certains plus que d’autres. Les débuts de rencontre, les milieux de parcours, les fins de non-se revoir. Les amis qui sourient simplement d’être ensemble. L’atmosphère foisonnante de la salle, du service, de la table, de l’assiette.

Ils me manquent.

Assis sur mon quai, repu de manger et de toute cette beauté, les yeux bien au clair, le nez aéré, la vue dégagée, je me dis que voilà : il me manque, le goût des autres (merci Agnès J.).

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