Sa croix, sa Savoie

Perché, les évidences parlent plus fort. D’un cri elles balaient les nuages d’indécision, déboulant des méandres de l’esprit saturé d’oxygène pour se déposer en petits tas bien nets aux pieds du marcheur à l’arrêt. Les évidences en altitude s’affirment telles des cairns en route sur la montagne, des pics indiquant le sommet de la voie, elles se posent devant vous et ne bougent plus. Alors, il faut les considérer.

Voici ce que je me dis tandis que, faisant une pause sur le chemin qui monte à Planpraz en direction du Brévent, les fesses confortablement calées sur la pointe d’un rocher qui affleure d’une neige printanière et inattendue, j’observe une croix. En ce milieu de montagne, elle est plantée là, devant moi, réminiscence d’une fin tragique, sommet interdit ou imprudence impardonnée. Une croix robuste et sombre, à la géométrie bien savoyarde.

Savoyarde… oui, mais laquelle ? Car il y a deux Savoies. Les livres d’histoire me l’ont appris, la nomenclature des départements me le confirme, tous les amateurs de montagne le savent. D’une région historiquement définie, à l’évidente unité transfrontalière, une suite de rattachements tardifs, traits de crayon administratifs et négociations nationalistes a créé une géographie délimitée, fendue en son milieu, villages et familles découpées, vallées, monts et lacs attribués au grand loto de la reconstruction. Vues de haut sur ma Google map, ces Savoies sont deux petits appendices boursiers qui pendouillent sous les rives du Léman, et il faut être posé au sol pour en apprécier toute la beauté, la majesté, la grandeur. Leurs terres vertes ou blanches, leurs rocs gris ou rouges, leurs eaux vertes ou bleues. Il y a deux Savoies, donc, et chacune porte la même croix symbole de l’ancienne unité. La croix de Savoie.

Ainsi me parle celle qui se tient devant moi.

La montagne, par nature et par force, a toujours ménagé le divin. Dans les Alpes comme en Himalaya, la montagne s’accommode des catastrophes grâce à sa foi en l’autre vie, elle offre à ceux qui l’habitent une aura d’immortalité qui s’efface au premier accident pour être immédiatement replacée sur le prochain candidat à la survie éternelle. Oui, le divin, s’il ne l’a jamais ménagée, a toujours encadré la montagne. Le divin et ses auto-proclamés représentants sur terre, clergés de toutes obédiences qui sont, en Savoie, plutôt adeptes de la croix.

Mes premiers tas d’évidence sont bientôt épuisés tandis que, toujours les fesses sur le rocher, toujours les pieds dans la neige, les yeux dans le bleu, la faim s’invite, me faisant comprendre que, Savoie ou pas Savoie, je devrais plutôt me ranger du côté du croissant. Cet attribut divin, tout en ample rondeur et soyeux gras, invite à vénérer, non pas quelque leader antique, biblique et barbu, ni quelque nouveau témoin mal en point, les bras écartés et les poignets ajourés, non plus qu’un dernier prophète encore plus moderne et désertique, mais au contraire m’incite à pratiquer, ce midi, la nouvelle religion qui adoucit la forme sévère, arrondit quelques angles et incurve quelques arêtes, le véritable œcuménisme des temps modernes : la gourmandise. Et me ranger derrière son emblème local, la maintenant fameuse et bien connue viennoiserie qu’on appelle, vous l’aurez peut-être deviné, « croix de Savoie ».

Fouillant dans mon sac, ma main trouve son emballage. Je retire, je soupèse : son poids est conséquent. Je déballe. Contemple. Anticipe. Signe ostentatoire et local de la religion universelle, ma croix de Savoie réunit dans son culte tous les vrais gourmands, les oisifs comme les sportifs, inscrivant dans ses axes les oppositions les plus affirmées. Descendue des montagnes austères où les Aînés aimaient l’accrocher pour féliciter un mort et décourager les vivants, elle a pris une forme et, surtout, une matière plus amène, plus docile, une largesse à tâter, une générosité à goûter qui la rendent indissociable de la marche en montagne.

Celle que je m’apprête à déguster, je l’ai trouvée ce matin exposée en vitrine. Attisant ma convoitise, elle se singularisait au milieu d’une consoeurie de chairs dorées et joufflues maculées de traînées d’un sang jaune et figé aux effluves caoutchouteuses de vanille, elle se pavanait au milieu d’un essaim de petites tâches de blancheur sucrée qui n’attendaient qu’une rangée de dents pour se pulvériser. Unique en son genre c’est elle qui m’a élu, version baroque aux fruits rouges et éclats de pistache qui me rappellent que chaque église est unique et que le choix de sa congrégation est un véritable casse-tête, source d’interrogations qui peuvent mener à l’indigestion.

Dans un pulsion sacramentelle qui me fait ouvrir la bouche largement, fermer les yeux puissamment et croire en mon destin, sans plus attendre je clos deux mâchoires impatientes et motivées sur ma croix de Savoie. Quelques langueurs plus tard, je remballe mes petits cris d’extase pâtissière, prêt à reprendre mon corps-à-corps prudent avec les ombres des géants qui piquent de leurs pointes le paysage.

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