On était tous des Européens

Depuis quelque temps, j’avais une envie. Une envie qui taquinait gentiment. Une petite envie discrète, un peu rentrée. Pas méchante, non, pas du tout. Mais tenace. Elle ne lâchait pas l’affaire. Ne me laissait pas tranquille. J’avais envie, tout simplement, de poulet rôti. Une envie certainement déclenchée au hasard d’un passage devant une rôtisserie, alléché que je fus par l’odeur, la couleur, les épices bien choisies, le feu bien nourri, la peau bien dorée. Une envie qui ne m’a pas quitté depuis.

Pas compliquée, ton envie, me direz-vous.

C’est clair.

Le poulet rôti, c’est un plat de brasserie, de week-end entre potes, de déjeuner avec darons ou pique-nique avec lardons, et les lieux pour s’y adonner ne manquent pas. Au temps du Beaujolais je serais allé dans sa rôtisserie, institution parisienne des quais de Seine face à la Tour d’Argent, à l’accueil impeccable, la broche imparable et la cave estimable. Mais la rôtisserie, devenue d’ « Argent » elle aussi, a gagné en surface ce qu’elle a perdu en profondeur. Donc, non. A l’autre bout du spectre, en version très fonda – toujours une option quand la gourmandise dicte mes pas – j’irais bien attraper chez Chamsi ou Stévenot le corps du délice, me trouver quelques marches non compissées sur un escalier qui descend à la Seine et profiter d’une belle journée estivale pour, les doigts dans la chair, me régaler.

Oui… peut-être…. mais non. Pas cette fois. Aujourd’hui le roots ne m’ira pas. J’ai envie d’être poli, assis, et servi. Alors je marche à la recherche. Quitte la gauche, traverse la Seine sur les pas d’Henri IV. Délaissant la Haute route, je vais jusqu’au Génie sans trouver le bon repaire, l’antre invitante aux odeurs alléchantes. Et ainsi, je finis Gare de Lyon.

Quelle drôle d’idée… La gare de Lyon est une fantasia sans fantaisie, un tohu-bohu aux proportions bibliques, une foire sans aucune attraction. Alors, pourquoi ? Je me dis que mes pas ont vite compris ce que je ne leur avais pas encore dit : qu’en cet endroit improbable nichait l’espoir d’une belle volaille à la broche. Et d’ailleurs, je le vois. Au-dessus des bus qui s’écharpent, des voitures qui s’excitent et des scooters qui s’éclatent, le Pilier du Carrefour est posé là. Immuable. Éternel. Bien calé sur son angle, la terrasse écarquillée, la grande salle intérieure qu’on devine illuminée de ses suspensions torturées. Le Pilier du Carrefour, figure tutélaire de la gare de Lyon que mes pieds ont cherché sans rien m’expliquer, c’est l’Européen.

Gare de Lyon, nous sommes tous des Européens (Arno l’a déjà dit). L’Européen se lève tôt, se couche tard et œuvre la journée pour tous ses adeptes : amateur de café requinquant et croissants craquants qui vient écourter une nuit insomniaque pour voir le jour se lever. Amateur désabusé de chocolat rassurant et tartines briochées qui attend avec tristesse l’arrivée de la nuit en hiver. Amateurs d’huîtres et vin blanc qui prennent le midi des forces iodées et salines entre deux coups de klaxon, insultes routières et accidents ratés. Ou amateur comme moi de poulet rôti se disant naïvement que le tremplin sur la route des vacances, le point d’entrée dans la ville-lumière, se doit d’offrir un régal croustillant et fondant à qui le souhaiterait.

Oui, assurément je le suis, Européen, et fait viser mon passe sanitaire sans plus attendre. Prêt, ce midi, à me régaler de poulet rôti.

Et puis…

Et puis non, en fait. Non, vraiment. Non, pas du tout.

Ce midi devant mon poulet aux allures fatiguées de vieille carne recyclée, je me dis que l’Européen, c’est terminé. Qu’une ère s’est achevée. Les trains de nuit ont cessé de veiller et l’Européen s’est mis à somnoler. Pire, il s’est endormi sur ses lauriers. Ses herbes aromatiques. Ses huîtres et ses poulets, ses soles et ses soufflés. Peut-être n’était-il vraiment lui-même qu’au temps des réveils au tout petit matin, quand le Pilier du Carrefour ouvert tôt attendaient que les premiers voyageurs débarquent et l’investissent, sacs à dos sur le trottoir, les cernes bien marqués de la nuit en couchette, les vacances encore dans les jambes lourdes de bonheur. L’Européen nous faisait profiter de son atmosphère jamais fatiguée, de l’air qui sentait le jour et la nuit à la fois, des serveuses pimpantes et abattues à la fois, des accents mélangés. Et nous, nous lui donnions notre énergie. Ainsi ragaillardi, regonflé, tonifié de ses visites matinales, l’Européen assurait pour toute la journée. Alors que l’Européen ce midi, c’est la déception, la fin d’une époque, une idée révolue, gourmandise déçue.

Me reste pour conclure une envie inassouvie qui me rit au nez, un rire sec qui émerge tout cru de mon assiette délaissée et me dit que, non, je ne l’ai pas nourrie et que oui, elle reviendra me voir.

Affaire à suivre, donc.

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