Le coin de la rue

Les coins de rues sont des aberrations, pointes et piques indues qui devraient s’effacer, s’arrondir sans rechigner, s’ouvrir à la marche circulaire pour prendre la tangente et un jour, disparaître. Bien sûr, lorsqu’on marche dans une ville connue, on parvient à ne pas freiner à ces coins, on prend de l’élan, adapte son pas à la force centrifuge, se laisse guider sur un chemin plus harmonieux pour d’un beau geste se placer sur un cercle, et glisser. Malgré tout, le coin des rues n’est pas fait pour marcher. Il gêne plus qu’autre chose, ses angles aigus, intersections au cordeau, ses deux minables directions – alors qu’un quart de cercle offre le quart de l’univers à qui sait regarder – et on se demande bien à quoi il peut servir, et si on ne saurait s’en passer. On pourrait ainsi fluidifier la marche citadine, s’inspirer des grands chemins et de leurs larges virages, de leur horizons lointains, de leurs douces courbes et tendres arrondis pour civiliser un peu ces angles droits et violents qui, si on les laisse faire, vous transforment un marcheur flâneur en automate haché. Et même mon coin quotidien, celui de ma rue et d’une autre que j’emprunte plusieurs fois par jour, tous les jours, ce coin apaisé, domestiqué, ce coin pacifié que je connais par cœur m’intrigue encore et je cherche, à chaque passage, à cerner son rôle fondamental, à trouver la seule et unique justification à l’existence de cette géométrie pointue, désagréable et revêche. Et à chaque fois que j’y passe, au moment même où mon corps incliné tel celui d’un athlète, les jambes arc-boutées sur les tranchants de mes pieds pour négocier sans ralentir le virage brutal et sans concession, au moment donc où mon corps fait mine de ne pas comprendre, à chaque fois me frappe la même évidence : le coin de la rue n’existe que pour accueillir son café. Tout simplement. Telle est sa fonction première, la seule, l’unique justification à la rudesse de sa géométrie : symbiose consubstantielle à l’écosystème urbain, le café qui s’y trouve n’existerait pas sans un coin éponyme. Attention, je parle bien du petit rade en bas de chez moi au comptoir en zinc bosselé qui accueille d’un son mat les tasses posées d’un geste auguste du poignet par un moustachu peu amène, pas des terrasses soigneusement agencées sur les grands boulevards ni des bars bistronomes qui ardoisent la carte à trois plats et font un casting de tatoo pour recruter leurs servsters. Je parle du café un peu gris, un peu moche, assez ringard, tendance banlieue fatiguée ou chef-lieu déserté, qui accueille sa dose de locaux, ses hordes désœuvrées, ses fini-de-travailler qui activent les « Ding ! » du flipper.

Ce café, son odeur s’incruste en moi chaque jour lorsque, marchant dans ma ville, je tourne le coin sous l’arcade. Le café du coin possède une technique éprouvée pour me prendre par les narines, c’est par le nez qu’il me parle, par le nez qu’il s’invite. Rasséréné par ses effluves familières, je négocie mon virage avec plus de bienveillance, voire, j’envisage une pause pour donner du corps à mes impressions olfactives.

Le matin, c’est la chaleur du croissant, l’air beurré expiré d’entre les fines couches de pâte qui s’entortille autour de la puissante amertume des arômes de robusta. Oui, du robusta, cette insulte faite aux amateurs de torréfaction, totale hérésie pour les preneurs de caféine en mono-dose sous blister, ce petit grain amer et tordu, pruneau desséché qui fait grise mine face à son parent et néanmoins rival l’arabica. Le robusta, tout juste bon pour le café-filtre à la chaussette des années 1950 ou le néo-snobisme à l’italienne du Lavazza matino, trouve dans le troquet du coin son dernier bastion, une place-forte hors du temps, sourde aux modes et au goût, où Richard et confrères déposent sans gêne leurs sacs de mélange. Pourtant, l’odeur du Robusta ne me déplaît pas quand elle m’accueille à peine la porte poussée. Elle est même agréable lorsque, encerclée par la croustillance du croissant, elle devient synonyme de réveils longs et lents, de journées tranquilles qui démarrent sans emprise et prennent leur temps pour passer. Et, tiens, un deuxième croissant pour alléger la dureté du Robusta. Et, peut-être, un second double-express pour réunir les quelques miettes tombées sur mon pull… Et puis… Et puis

Et puis voilà pour l’odeur du matin.

Pour peu que je repasse dans « le » coin, m’y engageant en sens inverse à une heure plus tardive, une fin de matinée qui tente de faire le pont avec l’après-midi, voici qu’une nouvelle odeur diffuse de mon troquet préféré. Le midi, bienvenue dans une autre dimension ! Monte le son, monte le feu, le comptoir se presse, la salle se tasse, le service s’affaire, chaud devant, chaud derrière, chaud partout, c’est l’effervescence, le bistro se met à vibrer, le sol tremble des chaises frottées, des pieds raclés, des gamelles déposées, des bruits métalliques traversent la salle, on devine l’animation en cuisine, le souffle du gaz, les cling et les clang des poêles et casseroles, et vue sur le cuisinier qui prend cher, qui prend chaud, d’un coup, mais carrément, qui crève de chaud… et comment fait-il pour gérer ses cuissons alors que les commandes pleuvent sur sa toque comme des criquets sur une récolte bien mûre ? Dans la tourmente, mon nez obstiné précurseur de ma faim s’interroge : comment fait-il pour alimenter la source de l’odeur appétente qui s’épanouit au-dessus du gratin dauphinois, de la Toulouse-lentilles ou du poulet rôti ? Quand a-t-il trouvé le temps d’engendrer cette senteur vineuse, sucrée, d’amidon et de friture, d’échalotes, brouilly et confiture, cette odeur qui donne envie d’arrêter de se pourlécher les babines pour bien solidement se poser à table et tremper ses frites dans la sauce marchand de vin qui tapisse l’assiette ? L’odeur du café le midi ne me laisse aucune chance. Elle s’invite, s’infiltre puis s’impose, se hisse aux narines, traverse le palais pour rétro-olfacter, elle enduit mon corps d’envie et me fait commander fissa le plat du jour pour, sans plus attendre, consacrer la chair sucrée des frites croustillantes humectée de jus, les lamelles de bulbes confites à perfection, accord parfait de gourmandise apéritive qui transforme le reste de l’assiette en modeste accompagnement. Gourmande, populaire et savoureuse, l’odeur du café le midi et la satisfaction qui en découle effacent mes regrets de n’avoir pas passé la matinée à alterner tasses de robusta et parties de flipper.

Et puis les heures passent. La vie appelle. Le travail, souvent, l’inaction, parfois, les fourmis dans les jambes, tout le temps. Alors, sortir, quitter l’atmosphère chaleureuse, bruyante et rassurante, repartir faire des tours, voir des gens, accomplir des actions, prendre des décisions, des mesures qui s’imposent, voire, des trains et des avions. Tourner d’autres coins, passer tout son temps, filer la journée, de nouveau projeter, l’espace d’un après-midi qui se prolonge, l’image convenue d’un être humain qui se démène. Un être social, de contact, aux prises avec l’univers des humains et ses animations. Un être qui trouverait naturel, le soir tombé, la soirée commencée, de faire une pause au dernier coin de sa dernière rue de la journée. Mais l’odeur a changé. Loin de la chaleur grasse et tonique d’amertume du matin, loin de l’attirance irrésistible du midi, le café vers le soir se décline en mégots écrasées juste au pas de la porte, en fumées diverses, clopes, pipes, shit ou CBD qui tentent de le pénétrer, le tout mâtiné de bière renversée, pastis et piquette, de paroles éructées et de gorges raclées. De solitudes au bar, de tristesses à table, de papiers grattés et perdants et d’yeux égarés. Alors, ce coin-là, le dernier de la journée, pour une fois j’en bénis l’aride géométrie et prends sans hésiter la direction de chez moi, attendant une nouvelle journée pour revenir à mon café préféré.

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