Monter à Montréal

Prenant pied dans Montréal comme un bon immigrant des siècles passés, sur la terre ferme qui borde la rive gauche du Saint Laurent on sent, à peine le temps de se démariner, à peine débarqué, on sent que quelque chose ne va pas. Que le métissage anglo-français a accouché d’un drôle de monstre, une petite monstruosité chaleureuse et accueillante, un monstrounet qui tient quand même à être pointé du doigt en prenant l’air ébahi. Il suffit pour s’en rendre compte de se poser dix secondes à l’origine du boulevard Saint Laurent sur le quai King Edward et de lever les yeux vers ce qui s’appelle là-bas le Nord, puis de demander à son oiseau migrateur intérieur d’activer son aimant, ou de regarder l’appli « boussole » de son smartphone, voire, de jeter un simple coup d’œil au soleil dont le lever glorieux augure d’une nouvelle vie pleine d’espoir. Et de se dire que vraiment, oui, vraiment, Montréal a le sens de l’orientation qui déraille monstrueusement.

Cette constatation me perturbe. Passe encore, s’il s’était agi d’une ville d’un monde ancien faite de ruelles, détours et impasses, d’une ville imprévisible et sournoise pleine de raccourcis diagonaux, d’angles irréguliers et de courbes traîtresses que l’on suit naïvement sans comprendre qu’on s’égare, mais ce n’est pas le cas. Il est bien question ici d’un quadrillage américano-maniaque, une successions d’intersections à angle droit d’une franche et brutale simplicité qui devrait nous guider et pourtant nous trompe de son nord qui ne pointe pas le nord – et je ne parle pas des autres cardinaux. La faute au Saint Laurent, certainement, à son cours bousculé de brutaux revirements, à la sauvagerie croissante le long de son cours qui est assimilée ici au nord même s’il ne va vraiment que vers l’est.

Voilà donc comment on se perd en croyant se repérer dans la belle géométrie de Montréal. Depuis le port, allant vers ce Nord qui ne mérite vraiment pas son nom, des bateaux pleins d’espoir se sont vidés en de longs flots monotones, rivières humaines coulant le long de l’artère pour fluidifier le sang original de la ville franco-anglaise. Hommes et femmes, jeunes et vieux, enfants et parents se sont déposés, alluvions humains roulés par les flots, sur le plan de la ville. La créant. La peuplant. La rendant ville et non comptoir, capitale humaine et culturelle si ce n’est officielle. Montréal la bilingue francophone est métissée jusqu’au bout des rues, elle est en ce sens, sans aucun doute américaine, et on y mange des compositions qui partagent avec le reste de l’Amérique du nord le goût de l’altitude et l’irrespect des fondations. Étendue paradigmatique de gratte-ciel gastronomiques posés sur leurs socles fragiles, on y superpose les envies, alterne les origines, décline les textures, on y croque du bagel juif d’Europe centrale masqué de Philadelphia aux herbes de la prairie et recouvert de saumon du Yukon ou d’Alaska fumé à l’érable, on s’y délecte de (d’œufs) bénédictins florentins flanqués de bacon canadien, posés sur des muffins anglais, nappé d’une Mornay fort gauloise. On y déconstruit une belle tranche d’un épais pain au levain bien français masqué d’un avocat venu au secours d’une pochade au jaune tendre prêt à s’épancher, on y trouve à tout coin de brunch cette obstination des étages, cette obligation d’écarteler les mandibules pour mieux se saisir, cette férocité d’appétit qui insiste pour qu’on déchire à belles dents et non déguste d’un bout de fourchette ou d’une pointe de baguette. Fidèle à son continent d’adoption, Montréal décline avec enthousiasme sa nord-américaine gastronomie verticale construite sur les ruines de son européen pain, fondation dissimulée sous les couches et les coulées, les tranches et les slicés, les jambon, saumon, bacon et tous leurs « on » déposés alternés on top of le pain. Elle dit, cette altière construction, que la nourriture se doit d’être exposée, que l’on doit visualiser tous les éléments qui la composent avant de les compacter d’une juvénile pression des mâchoires, de sorte que repu de la vue, oublieux des étapes, on fasse œuvre de métissage à marche forcée, écrasant toutes ses strates sans un regard sur leur passé décomposé.

Pourtant, Montréal ne fut pas que hauteur, altière élévation méprisante et hautaine. Se targuant d’être au « nouveau monde » une « terre neuve », Montréal, fière fille d’aventuriers sans Histoire, est vite oublieuse de ce que, sous la verticale abondance de ses strates désorientées, se trouve une terre. Une terre bafouée, fragilisée, une terre appropriée. Sous les étages de Montréal la nord-américaine se trouvent de grands cimetières, des ossuaires, les restes effacés d’une histoire plus ancienne dont on rêverait maintenant qu’elle donnait du temps à la vie et des idées douces à l’appétit. Oui, dans le silence hivernal d’un grand parc royal, dans les ombres allongées d’un soleil déclinant, le long des berges puissantes du Saint Laurent on se prend à rêver d’une quiétude disparue, d’un humus partagé, de pieds nus dans l’herbe et de boue bienfaisante. Que Montréal, en creusant sous ses pieds réoriente son cours et retrouve son Nord.

Et puis on referme les mâchoires, compacte les étages et se goberge d’épaisseurs, l’appétit acquis de nouveau à l’altitude conquérante des villes plénipotentiaires ambitieuses au point de changer, dans un assaut d’optimisme sans borne ni vergogne, jusqu’aux points cardinaux.

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